Shaylon part à la recherche de l'équivalent de l'Oracle dans cette réalité. Leena est inconsolable de la perte de sa soeur. La Marque ne tarde pas à poser soucis et Leena réchappe de peu d'une aggression. Après une discussion avec l'Oracle, Shaylon comprend que son rôle est double : empêcher la mort de Vala et être le voyageur qui a déposé le bébé chez les Aldwell. Ce qui sous-entend pour lui de découvrir ses origines.
Il faut qu’on parte », pressa Shaylon. Leena resta accroché au corps de sa soeur, répétant simplement « non ! », la voix brisée par le chagrin, comme si elle avait autrement perdu tout usage de la langue. Le jeune homme était partagé : d’un côté, il avait envie de respecter son besoin de se recueillir et de faire son deuil, mais d’un autre, quelque chose lui criait qu’il fallait décamper au plus vite. Pas sa raison, non, mais la peur, la peur la plus primitive et la plus sauvage qu’il lui avait été donné de ressentir. Tout dans son environnement l’effrayait : des formes torturées des arbres au ciel grisâtre, encore lumineux malgré l’heure avancée, en passant par les chants monocordes de ce qui devait s’apparenter de loin à des oiseaux, tout lui semblait menaçant, dangereux, comme si le monde entier le traquait et voulait sa peau. Les effets de la Marque, pressentait-il, plus puissants qu’il ne les avait jamais connus.
« Leena, je t’en prie... »
Malgré ses jambes flageolantes, malgré la nausée qui lui soulevait le coeur, malgré son instinct de survie en état d’alerte maximale, il ne pouvait pas se résoudre à abandonner la jeune fille. Non, il ne le pouvait pas...
Shaylon saisit Leena aux épaules et tenta de la secouer. Il reçut un coup lancé au hasard, en pleine figure. La douleur ne l’arrêta pas et il persévéra, mu par une simple et unique pensée : convaincre Leena de partir sans attendre, avant d’être débusqués par les habitants de cette réalité-ci, qui les massacreraient très probablement sans autre forme de procès. Ce ne fut qu’au out de plusieurs tentatives qu’il parvint à l’arracher au corps inerte de sa grande soeur, qui retomba à terre avec un bruit mou, comme une vulgaire botte de foin. Leena se débattit quelques instants, mais se retourna bientôt et étreignit Shaylon de toutes ses forces. Cherchant son souffle, le jeune homme put mesurer toute l’étendue de sa misère, toute la violence de sa détresse à travers ce contact brutal et spontané. Il se prit à penser qu’à côté de ce que pouvait ressentir Leena, lui était presque bienheureux.
« Il faut qu’on s’en aille vite, Leena, souffla-t-il. Avant qu’on nous trouve... »
« Je ne peux pas partir, sanglota-t-elle, je ne peux pas laisser Vala comme ça... »
« On ne peut pas la prendre avec nous... Fais-moi confiance, je vais tout arranger... »
« Laisse-moi au moins l’enterrer, alors. »
Shaylon hésita. Le temps pressait, mais si c’était la seule chose qui pouvait convaincre Leena de déguerpir, peut-être était-il plus sage de la laisser faire, aussi finit-il par accepter. Il aida patiemment Leena à creuser une petite fosse de fortune dans la terre heureusement meuble à cet endroit, à y ensevelir le corps de Vala avant de réciter une prière courte mais respectueuse. Pendant tout ce temps, la sensation d’oppression ne le quittait pas, et il jetait régulièrement des coups d’oeil inquiets autour de lui. Comble de l’ironie, c’est en surveillant ainsi les alentours qu’il se laissa distraire et ne vit que trop tard un animal sauvage sauter sur Leena et la plaquer au sol avec un hurlement. La créature lui évoquait vaguement un loup, mais il ne prit pas le temps de la contempler et lui lança aussitôt à la gueule la plus grosse pierre qui lui tomba sous la main. Le monstre gémit et secoua la tête, considérant un instant Shaylon de ses yeux jaunes : mais son hésitation ne semblait pas le fruit de la crainte, plutôt de la surprise. Deux autres bêtes sautèrent des fourrés, et Leena eut de justesse le bon réflexe : elle esquiva en roulant sur le côté, laissant ses deux assaillants s’écraser l’un contre l’autre, et saisit au passage la pierre que son acolyte avait lancé plus tôt. Celui-ci, apercevant encore d’autres créatures, ne trouva mieux à faire que de hurler :
« Cours ! »
Une folle poursuite s’engagea alors entre les deux jeunes gens et la meute de loups monstrueux. La raison de Shaylon lui soufflait que courir ainsi était stupide car ils ne tarderaient de toute façon pas à se faire rattraper. Mais la peur qui lui tenait au ventre décuplait ses forces, et le propulsait à une vitesse vertigineuse à travers les fourrés, comme si son corps était porté par un vent de tempête qu’il ne parvenait pas à arrêter. Il ne se retourna pas une seule fois, même pas pour vérifier que Leena était toujours derrière lui ; mais le bruit de son souffle et le claquement effréné de ses pas sur le sol se rapprochant parfois, s’éloignant à d’autres moments, lui laissait penser qu’elle n’était pas en reste.
Tout à coup, les pieds de Shaylon rencontrèrent le vide. D’abord, il ne ressentit qu’un vague étonnement, comme si ce changement impromptu n’était qu’un souci trivial à côté de leurs poursuivants. Puis ses sens de l’équilibre réagirent et envoyèrent des signaux de panique, l’obligeant à se concentrer sur ce qu’il y avait devant lui. Il fut complètement catastrophé en constatant qu’ils étaient au bord d’une falaise – ou plus exactement, plus loin que le bord d’une falaise. Ses yeux s’écarquillèrent, sa bouche s’ouvrit, mais il était à la fois tellement hébété et à court de souffle qu’aucun cri ne put en sortir. Il aperçut vaguement les monstres fusant de derrière lui, faisant face au même état de fait, mais il était en quelque sorte bien moins enclin que précédemment à se préoccuper du sort des bestioles. Comme dans un rêve, il tomba, et ses bras s’étendirent d’eux-mêmes pour tenter d’attraper un branchage qui poussait par-là. Ses mains heurtèrent le bois de plein fouet, et alors qu’il serra de toute ses forces pour s’y retenir, une douleur fulgurante lui élança les membres ; un instant, il crut que ses bras n’allaient pas tenir le choc et s’arracher. Un cri se rapprochant à la vitesse d’un cheval au galop lui apprit que Leena avait subi le même sort que lui. Il n’eut pas à se demander longtemps si elle aurait la même présence d’esprit que lui, car il reçut un violent coup dans le dos, et eut à peine le temps de retrouver son souffle que sa taille était fortement comprimée. Dans la brume de sa demi-conscience, il tarda à comprendre que la jeune fille s’était accrochée à lui ; et, malgré son poids relativement faible, la posture peu confortable dans laquelle il se trouvait lui donnait la sensation d’être littéralement écartelé. Son instinct de survie, toujours en alerte, lui hurlait qu’il ne tiendrait pas longtemps dans ces conditions.
Ils restèrent ainsi pendant un temps qui sembla durer une éternité. La seule chose qui maintenait l’esprit de Shaylon à la surface était cette pensée obsédante : surtout ne pas lâcher ! Il entendit la voix de Leena tenter de s’adresser à lui, mais toute son attention était occupée à le maintenir accroché. Malheureusement, la force de sa volonté ne fut pas suffisante et bientôt ses mains furent incapables de continuer à tenir le branchage qui, lui, refusait de plier. Il sentit ses doigts se détendre progressivement, ses ongles griffer l’écorce, la gravité l’emporter à nouveau, et il apprécia presque de se sentir délesté du poids de Leena lorsque la chute reprit. Le sol vint brutalement à leur rencontre, et ils se mirent à rouler. Shaylon avait mal partout : ses membres, trop maltraités au cours des dernières minutes, refusaient désormais de répondre. En son for intérieur, il ne priait plus pour s’en sortir vivant, mais pour que cela s’arrête, le plus vite possible. Et il fut exaucé.
* * *
Le réveil fut cruel pour Shaylon. Son esprit, qui ne manquait pas de malice, avait inversé les événements, lui faisant rêver que Vala était en fait toujours vivante. Il se rappelait l’avoir vue rire aux éclats en l’entendant raconter l’histoire de sa mort, et lui demander comment il avait pu être assez stupide pour y croire. On ne venait pas ainsi à bout de Vala Aldwell, disait-elle avec un air de défi.
Mais ses doutes se dissipèrent vite en voyant le visage de Leena près du sien, ses yeux noisette brillant d’inquiétude.
« Leena... », articula-t-il avec peine.
Aussitôt, il fut pris d’un violent ma de crâne. Il plissa les yeux, serra les dents et tenta d’amener la main à son front. La douleur qui lui répondit au bras fut si vive qu’il en oublia un instant sa migraine.
« Ne bouge pas, dit Leena d’une voix faible. Moi aussi j’ai mal partout... c’est un miracle qu’on soit encore en vie... »
Shaylon fit de son mieux pour mettre en application le conseil de la jeune fille. Complètement immobile, sans tourner la tête, il rassembla toutes les sensations qui lui parvenait pour tenter de déterminer où ils étaient. La bonne odeur de cuisine sembait indiquer qu’ils se trouvaient dans une maison. La chaleur et la douceur qui enveloppaient ses membres endoloris lui laissèrent penser qu’il se trouvait dans un lit. Le souffle et la battement de coeur de Leena, tout près de lui, semblait d’ailleurs indiquer qu’ils étaient dans le même, mais il était dans un trop sale état pour s’en soucier.
« Je ne sais pas où nous sommes, expliqua celle-ci, comme pour l’aider. Je crois que c’est l’une de ces... créatures qui nous a recueillis, et soigné... »
Impossible ! songea aussitôt Shaylon en repensant aux effets de la Marque, qui devaient actuellement être tels que leur fin n’était plus qu’une question de minutes – surtout au vu de leur misérable condition. Le temps passa et le jeune homme erra entre la conscience et le rêve, lui faisant ainsi perdre tous ses repères. Leena semblait faire de même car il la retrouvait parfois en train de le dévisager, les yeux fermés à d’autres moments, ou même en train de sangloter silencieusement, l’oreiller humide gardant la trace de son chagrin. Malgré cela, Shaylon restait égoïstement concentré sur sa propre douleur : il lui fallait récupérer au plus vite s’il voulait espérer accomplir quelque chose.
Soudain, il entendit marcher dans la pièce. Se retournant à grand peine, il aperçut une femme. Du moins, ce qui lui évoquait spontanément une femme au vu de sa constitution, car de plus près ses traits n’avaient pas grand-chose d’humain. En réalité, avec la fourrure qui la couvrait intégralement et ses yeux rentrés sous de gros sourcils, elle ressemblait davantage à une espèce de singe. Sa posture debout et la robe de lin qu’elle portait étaient les seules indices qui permettaient de la distinguer de l’animal. Elle s’approcha de son chevet et Shaylon, méfiant, esquissa une geste de recul avec le peu de moyens dont il disposait.
« Il ne faut pas avoir peur, dit la créature d’une voix mélodieuse mais étrangement aiguë, je ne vais pas te faire de mal... »
Elle lui rafraîchit le visage avec une compresse humide, avant de le forcer à boire un bouillon brûlant, au goût infect mais aux effets bienfaisants, puis réveilla Leena pour lui prodiguer les mêmes soins. Shaylon essaya de bouger la mâchoire pour s’assurer qu’il pouvait parler sans risque de déclencher une nouvelle crise de migraine, puis demanda :
« Qui êtes-vous ? »
« Je m’appelle Keara-Amser-Creiddylad-Catline ap Dinneen, répondit la femme très naturellement puis, face à l’air perplexe du jeune homme, elle ajouta : vous pouvez m’appeler simplement Keara. Et vous, étrange jeunes gens sans poils ? »
Les deux blessés se présentèrent.
« Où sommes-nous ? »
« Dans ma maison, c’est mes fils qui vous ont trouvés et ramenés. »
« Ca, d’accord, mais je veux dire : dans quelle région ? »
« Comment cela ? »
« Ecoutez, Keara, nous devons absolument rencontrer l’Oracle de Duun... dans la ville de Syr... vous savez si c’est loin d’ici ? »
La femme ouvrit la bouche pour répondre mais, à cet instant précis, on entendit une porte claquer, et à la façon dont le visage de leur hôtesse décomposa, Shaylon comprit qu’ils n’étaient pas encore au bout de leurs peines.
« Keara ! » tonna une voix, plus grave, mais également très aiguë, alors que l’intéressée se levait précipitamment. A travers l’embrasure de la porte, le jeune homme distingua vaguement une sorte d’homme-singe, comme Keara, mais tout rabougri, presque deux fois plus petit qu’elle, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir l’air terriblement menaçant.
« Calme-toi, mon homme » commanda Keara d’une voix qui se voulait autoritaire.
« Me calmer ? Comment veux-tu que je me calme alors que tu as ramené ces deux étrangers à la maison ! Ce sont des démons ! Des créatures infernales ! Il faut les chasser immédiatement... ou mieux : les abattre sur-le-champ ! »
« Non, ce ne sont pas des démons, seulement des jeunes gens blessés qui ont besoin de repos et de soin. »
« Qu’est-ce que tu en sais ? Laisse-moi passer ! »
Keara tenta de retenir son mari mais celui-ci la poussa sans ménagement sur le côté et fit irruption dans la chambre, l’épée à la main, grondant comme une bête sauvage, avant de tirer la couverture du lit.
« Regarde ! s’écria-t-il avec hargne. Ils ont la peau entièrement dépoilée ! Comme les démons des abysses qui remontent sur terre pendant la nuit des morts ! »
Shaylon, bouche-bée, regarda l’homme lever son arme tandis que sa femme lui retenait le bras, lorsque soudain Leena parla :
« Vous ne voudriez pas nous mettre en colère. »
« Que dis-tu, monstre ?! »
« Vous dites que nous sommes des démons. Vous devriez savoir qu’aucune arme ne peut atteindre un démon. Et si vous nous mettez en colère, nous risquerions de nous venger... Enfin, si vous ne me croyez pas, vous pouvez toujours essayer... »
Et, ce disant, elle écarta les bras, offrant sa poitrine à la lame de l’épée, avec un air de défi. L’homme hésita, fixa tour à tour les deux blessés, le bras tremblant dans les airs. Puis il jeta son épée à l’autre bout de la pièce et, de rage, envoya violemment sa main sur la joue de sa femme.
« Regarde ce que tu as fait ! A cause de toi, ces créatures vont nous hanter maintenant ! »
Et il sortit d’un pas décidé. Probablement parti chercher de l’aide, estima Shaylon. Peut-être celle d’un Ancien, ou d’un mage. Dans tous les cas, la couverture ingénieuse imaginée par Leena ne tiendrait pas longtemps.
La jeune fille se leva péniblement et s’approcha de Keala en lui demandant comment elle allait. Celle-ci, se tenant la joue et réfrénant ses sanglots, fit un pas en arrière.
« Nous ne sommes pas vraiment des démons, admit Leena d’un air désolé. C’est la seule chose que j’ai trouvé à dire pour éviter de nous faire égorger... »
Keala considéra tour à tour la jeune fille et son acolyte avec méfiance.
« Qui que vous soyez, vous feriez mieux de vous cacher. Mon homme va revenir, et il n’hésitera pas cette fois... Et avec une tête pareille, vous n’irez pas loin... »
Shaylon se dit qu’ils devaient vraiment ressembler aux démons des légendes dans ce monde-ci, ce qui en soi était fascinant, mais n’arrangeait pas du tout leurs affaires.
« Vous pouvez marcher ? »
Les jeunes gens firent quelques pas avec difficulté. La marche allait être dure, et Shaylon ne se sentait pas du tout prêt à repartir, mais c’était ça ou bien se faire massacrer. Après une brève discussion avec leur hôtesse, les jeunes gens reprirent espoir : le hasard faisant bien les choses, il apparaissaient qu’ils se trouvaient effectivement au royaume de Duun, non loin de Sunnyvale, bien que la femme ne prononçât pas les noms de la même manière. Avec un peu de chance, l’Oracle, ou du moins son équivalent, s’y trouverait. Cela étant, le hasard n’y était peut-être pour rien ; après tout, Vala savait ce qu’elle faisait. Cette pensée donna à Shaylon un pincement au coeur, et raffermit sa détermination.
Après avoir remercié Keala pour son hospitalité et ses bons soins qui, il fallait l’avouer, avaient accompli des prodiges, ramenant leur état de critique à simplement misérable, les deux jeunes gens se mirent en route, se soutenant mutuellement. Fort heureusement, ils ne quittaient qu’un hameau, leur épargnant une rencontre avec les indigènes, et quitter les grands chemins fut chose aisée. Leena observa qu’ils auraient besoin d’un cheval, sans quoi ils n’arriveraient jamais jusqu’à Syr. Shaylon ne put qu’approuver, que ce fût au souvenir de l’attaque des loups monstrueux, ou bien à l’idée que leur Marque était déjà suffisamment voyante pour ne pas s’éterniser. Aussi décidèrent-ils de voler discrètement une monture dans un champ alentour. La conscience du jeune homme en prenait un coup, mais c’était littéralement une question de vie ou de mort.
La chevauchée jusqu’à Sunnyvale se passa sans encombre, Leena menant l’animal avec autorité et finesse, malgré ses nombreuses différences avec les chevaux de leur monde. Ainsi, dès que des bruits de sabots se faisaient entendre, ils s’écartaient, se cachant dans les fourrés, ou derrière une butte, jusqu’à ce que le danger potentiel soit écarté. Shaylon, épuisé, avait du mal à garder les yeux ouverts, et manqua de s’assoupir plusieurs fois sur le dos de son acolyte, qui semblait plus énergique, malgré son propre état peu brillant.
Ils s’arrêtèrent peu avant leur destination pour faire boire le cheval dans un ruisseau.
« Comment va-t-on faire pour trouver l’Oracle ? » questionna Leena, pensive.
« Je ne sais pas, admit Shaylon. Il m’a dit une fois que je le retrouverai toujours si j’avais besoin de lui... J’espère que son autre lui tiendra cette parole. »
« Tous ces gens et ces animaux bizarres... Tu as une idée de ce qui est en train de nous arriver ? »
Le jeune homme réalisa soudain que le concept de changement de réalités, qui était devenu comme une évidence pour lui, était encore complètement inconnu à Leena – du moins, à cette Leena-là. Se retrouver ainsi catapultée sans préambule, si loin de chez soi, devait être extrêmement traumatisant. La jeune fille faisait la brave, mais au fond elle devait être morte de peur.
« Eh bien... Je ne suis pas sûr d’être la personne la mieux placée pour t’expliquer ça... Vala... »
Shaylon s’interrompit aussitôt, s’apercevant de l’impair qu’il venait de commettre. Le visage de Leena se crispa et elle retint ses pleurs à grand peine. Le jeune homme s’approcha d’elle et lui passa le bras autour des épaules.
« Excuse-moi... C’est que, depuis que toute cette histoire a commencé... »
« Ce n’est rien... Tout ça, c’est lié à votre disparition le soir du solstice, c’est ça ? »
« Je crois, oui. »
Shaylon pensa subrepticement qu’il n’avait pas eu le temps de discuter avec Vala de ce problème qui ne cessait de le hanter. Qui les aurait transporté dans une autre réalité, ce soir-là, et pourquoi ? Cela n’avait aucun sens. Et pourquoi les faire s’éveiller à côté d’un cadavre à chaque fois, alors que cela n’était absolument pas nécessaire pour le rituel de transfert ? Quelqu’un leur en voulait, semblait-il, sans doute à cause de leur lien avec Vala, mais le paradoxe de la situation était que, sans toute cette aventure, la jeune fille ne serait jamais devenue voyageuse... mais d’un autre côté, elle ne se serait jamais faite tuer...
Leena interrompit le jeune homme dans sa réflexion en se relevant. Ils se remirent en selle et parvinrent bientôt en vue de Sunnyvale. Alors qu’ils contournaient la route principale en coupant à travers un pré, Leena poussa soudain un cri, et le cheval fit une embardée : ils venaient de manquer piétiner une fillette qui, surprise, était tombée à la renverse. Elle se mit à hurler d’une voix perçante proprement insupportable.
« Ne t’arrête pas, fonce ! » pressa Shaylon.
Leena s’exécuta. Une gamine en train de hurler à la mort était bien la dernière chose dont ils avaient besoin. Derrière eux, la voix suraiguë d’un de ces hommes-singes retentit, furieuse :
« Bande de brigands ! Assassins ! Si vous touchez à nouveau à mon Orwenna, vous aurez affaire à moi ! »
Le prénom était vaguement familier au jeune homme, mais il ne parvint pas à le replacer, et l’urgence de la fuite ne lui laissa pas le loisir d’y réfléchir. Leur priorité était de toute façon de retrouver l’Oracle, et ce n’était pas une petite fille imprudente qui allait les mener à lui, à moins bien sûr qu’elle ne soit voyante elle-même. Shaylon se retourna pour constater qu’ils avaient bien pris le large. Sunnyvale était toute proche, et la gamine qui pleurait...
Tout à coup, un éclair traversa son esprit. Il se rappelait où il avait entendu le prénom d’Orwenna. Il écarquilla les yeux et fronça les sourcils. Cela voulait donc dire qu’ils étaient remontés... presque une vingtaine d’années en arrière !
« Leena, demi-tour ! » s’écria-t-il, fébrile.
« Quoi ? Faudrait savoir ! »
« Je crois que je tiens notre moyen de retrouver l’Oracle. »
« Tu en es sûr ? »
« Fais-moi confiance, je sais ce que je fais... »
Leena soupira mais accepta de revenir sur leurs pas. Leur cheval au trot, ils ne tardèrent pas à retrouver l’homme-singe qui les avait menacés plus tôt, et qui les attendait, fermement campé sur ses jambes. Shaylon reconnut vaguement MacCarthy, celui qui les avait accusés, son frère et lui, du meurtre de l’homme retrouvé dans le même champ qu’eux près de Spillane ; seulement, il semblait beaucoup plus jeune, et aussi bien plus poilu. Non loin derrière lui, sa femme tenait leur fille en pleurs dans ses bras.
« Vous osez revenir, chiens, meurtriers, démons ! » pesta l’homme.
« Nous sommes revenus pour nous excuser, monsieur. Notre monture n’a pas blessé votre fille, elle a simplement eu peur... Et nous ne sommes pas des démons, mais des amis de l’Oracle. »
« Vous ! Amis de l’Oracle ! Créatures infernales ! J’aurai tôt fait de vous passer par le fil de mon épée ! »
« Je vous assure, monsieur... (Shaylon prit le temps de vérifier son compte mental et pria pour ne pas s’être trompé) Il m’a confié qu’il serait d’ailleurs honoré de prendre votre fille Orwenna comme élève... Mais cela reste entre nous, bien entendu. »
L’homme baissa son poing et ses petits yeux noire s’agrandirent.
« Vous... vous plaisantez ? »
« Pas du tout... Je comprends que c’est une lourde responsabilité pour votre fille, mais mon ami l’Oracle est vraiment impatient de transmettre son art... Je suis étonné qu’il ne vous l’ait pas déjà proposé, d’ailleurs... Mais vous êtes venu pour le voir, non ? Allons-y ensemble, il sera enchanté... »
L’homme interrogea sa femme du regard. Celle-ci haussa les épaules, comme agacée. Puis il dévisagea un moment les deux cavaliers, qui lui offrirent leur meilleur sourire. Shaylon faisait tout son possible pour paraître détendu, mais au fond de lui, ses entrailles étaient nouées, et il était prêt à décamper aussitôt si l’homme se décidait à donner l’alerte. Il retint sa respiration alors que celui-ci ouvrait la bouche.
« J’aimerais bien voir ça... Allons-y. »
Soulagé, le jeune homme se félicita d’avoir joué la carte du passe-droit. De toute évidence, même les habitants de ce monde-ci ne se risqueraient pas à porter atteinte à celui qui prétendait avoir des amis haut placés.
L’Oracle officiait dans un petit temple, légèrement à l’écart de la ville, ce qui leur permit d’éviter l’allée principale et tous ses badauds. Leena et Shaylon avaient mis pied à terre pour s’adapter à l’allure plus lente des piétons qui les accompagnaient. Mais les deux clans se fixaient avec méfiance, prêts à réagir sans attendre à la moindre incartade. Ils pénétrèrent tous ensemble dans le temple. Fort heureusement, aucun visiteur en quête de son avenir ne s’y trouvait à ce moment-là, sans doute car l’heure était passée. Un prêtre s’approcha d’eux mais, en voyant les deux voyageurs d’une autre réalité, il fit aussitôt demi-tour et crut bon de déranger le voyant dans sa méditation. Celui-ci se leva. Shaylon reconnut bien sa robe blanche et ses bracelets dorés. Comme tout le monde ici, la forme de son visage et son corps couverts de poils lui donnaient une allure simiesque, bien que ceux-ci fussent étonnamment rares, rapprochant son apparence de l’humain tel qu’il le concevait. Sans attendre, l’équivalent de MacCarthy s’inclina et prit la parole :
« Votre majesté, cette créature démoniaque prétend être de vos amis... il affirme que vous avez dans l’idée de prendre mon Orwenna comme apprentie... »
L’Oracle tourna la tête en signe de surprise, avant d’éclater de rire.
« Et il a raison, mon cher ami... répliqua-t-il de la voix profonde que Shaylon lui connaissait, mais en plus aiguë. Je n’avais encore fait part à personne de cette intention... A vrai dire, je n’étais pas encore sûr moi-même... Un homme qui voit aussi clair dans les intentions d’un voyant ne peut être que son ami ! »
Et il repartit d’un grand rire, avant de demander courtoisement, mais fermement, à ce que le père d’Orwenna le laisse un moment. Celui-ci considéra Shaylon d’un oeil mauvais en contractant sa mâchoire, comme s’il se retenait de lui cracher à la figure. Puis il s’inclina à nouveau en direction de l’Oracle et pressa sa famille à l’extérieur du temple. Le prêtre fut prié de fermer les portes et de se retirer également, ce qu’il fit sans demander son reste.
L’Oracle, tâtonnant sur l’autel, trouva un bâton d’encens qu’il alluma, emplissant:la pièce d’un parfum exotique et apaisant.
« Alors, mes amis démoniaques, qui êtes-vous donc ? » demanda-t-il avec malice.
« Nous sommes, euh... des voyageurs, expliqua Shaylon, enfin, pas vraiment des voyageurs, nous nous sommes trouvés ici par erreur, mais... c’est une longue histoire. »
« Ah ! Ca tombe bien, j’adore les histoires. Surtout les histoires de voyageurs dont je ne connais pas encore la fin ! Dites-moi tout, mes enfants... »
Shaylon s’appliqua à résumer son aventure, tâchant d’être le plus précis et explicite possible. Ses explications semblèrent tout aussi utiles pour l’Oracle que pour Leena, dont le visage s’illuminait par moments. Quand il eût terminé, sa gorge était si sèche qu’il demanda s’il pouvait se servir à boire. L’Oracle désigna négligemment une coupe de vin posée sur l’autel, que le jeune homme dut se retenir pour ne pas boire d’un trait.
« Ainsi donc, vous avez traversé une telle quantité de réalités que vous avez atterri... une vingtaine d’années auparavant ! Fascinant... »
« C’est pour ça que tu savais pour Orwenna ! s’écria Leena. De là d’où nous venons, c’est une grande personne, elle est plus vieille que nous, non ? Qu’est-ce que c’est bizarre... »
Shaylon acquiesça.
« C’est exact. Et je sais que l’Oracle comptait la prendre comme apprentie à cause de Vala... »
Il jeta un coup d’oeil en coin à sa camarade afin de voir si la mention de sa soeur l’affectait, mais elle semblait davantage excitée plutôt qu’encline à se morfondre.
« Qu’est-ce qu’il y a à propos de Vala ? »
« Tu sais qu’elle n’est pas vraiment ta soeur ? »
« Tu veux dire, que c’est une enfant trouvée ? Oui, je le sais, elle me l’a dit, même si nos parents n’ont jamais voulu me l’avouer. »
« Eh bien, l’Oracle – notre Oracle – voulait pouvoir se tenir au courant de ce qui lui arrivait. Il a utilisé Orwenna MacCarthy comme une sorte d’espion. Et, si je ne me trompe pas, dans cette réalité-ci, Vala est née il y a peu... »
« Oui ! approuva l’Oracle, qui semblait bien s’amuser. Ah, se faire raconter son avenir quand on est Oracle... quelle sensation inattendue ! »
« J’ai besoin de votre aide, majesté. J’ai besoin de comprendre ce qui se passe autour de Vala. »
« Hélas, j’aimerais beaucoup t’aider, mon jeune ami, mais j’en sais aussi peu que toi... et si j’en crois ton récit, mon savoir concernant Vala Aldwell ne grandira pas en vingt ans... »
« Je sais que votre voyance ne peut pas vous aider pour répondre à cette question, mais j’en appelle à votre sagesse ! N’avez-vous pas la moindre idée de qui peut être cette enfant que quelqu’un s’évertue à déposer dans chaque réalité... et qui cela peut-il être ? »
L’Oracle hocha la tête et plongea dans une profonde réflexion.
« Peut-être que ses vrais parents chercheraient à s’en débarrasser ? » suggéra timidement Leena.
« Le hasard ? fit l’Oracle, intéressé. Le coup du sort ? Pourquoi pas... »
« Vous ne semblez pas y croire... » insista Shaylon.
« Tu sais, mon garçon, quand on est devin, on finit par croire à la destinée, à l’idée que tout a un sens, que chacun a un rôle à accomplir. On en prend tellement plein les yeux – y compris le troisième – que l’on finit par sentir une vérité, cachée quelque part là-dessous, mais insaisissable, trop complexe et parfaite pour apparaître dans toute sa splendeur à nous autres mortels... Je songe parfois à me reconvertir dans la poésie, qu’en penses-tu ? » ajouta-t-il en hochant la tête avec satisfaction.
« Alors vous pensez que celui – ou celle – qui dépose la future Vala à la porte des Aldwell sait très bien ce qu’il fait, c’est ça ? »
« Ce n’est qu’une hypothèse, et bien qu’elle soit séduisante, la prendre pour certitude acquise me semble un brin cavalier... Du point de vue du poète, du dramaturge, c’est l’option la plus attrayante, mais le destin sait parfois se montrer bête et méchant, nous rappelant que la poésie est bien le cadet de ses soucis. »
Shaylon acquiesça silencieusement. Bien que pleines de bon sens, les paroles de l’Oracle ne faisaient qu’accélérer les cent pas qu’il faisait dans son esprit, le ramenant plus vite aux non-conclusions qu’il avait déjà formulées, ce qui avait quelque chose de proprement décourageant.
« Cependant, reprit l’Oracle, si je devais m’aventurer à faire une conjecture audacieuse en faveur de la solution dramatique, je dirais que notre livreur de bébé anonyme souhaite créer Vala Aldwell... ou peut-être même la recréer... »
« Que voulez-vous dire par-là ? »
« Le nom de Vala Aldwell suinte à travers les réalités comme quelque chose empli de peur, de détresse... Qui qu’elle soit, la Vala qui est à l’origine de cette réputation cause sans doute bien du tracas autour d’elle... Alors, nous avons peut-être affaire à quelqu’un qui veut créer de toute pièce une nouvelle Vala, complètement autre... Nous partons du principe que la Vala est celle que vous connaissez tous les deux, mais peut-être est-ce le contraire... Peut-être s’agit-il d’une femme complètement autre, avec le même nom de famille, le même prénom... Et que celui qui a par hasard eu vent de la naissance compromise d’une autre Vala Aldwell a vu cela comme une aubaine, une occasion inespérée de fabriquer une nouvelle personne qui chercherait plus tard à contrer l’influence de la Vala originelle, la mauvaise... »
Shaylon et Leena se regardèrent en silence, laissant le temps à leur esprit d’intégrer cette possibilité et tout ce qu’elle impliquait.
« Enfin, en disant cela, je m’aventure bien loin dans la supposition... » conclut l’Oracle, d’un ton qui laissait entendre qu’il restait néanmoins très satisfait de sa théorie.
« Qu’est-ce qu’on fait, alors ? » s’enquit Leena, visiblement complètement perdue.
« Il faut qu’on reparte au plus vite. Notre Marque ne cesse de grandir et nous ne survivrons pas longtemps dans cette réalité-ci. Il faut qu’on rentre. Mais il faut quelqu’un pour nous faire passer. »
Shaylon se tourna vers l’Oracle, dans l’espoir que celui-ci ait une solution à proposer. L’homme écarta les bras et sourit jusqu’aux oreilles.
« Eh bien, il semblerait que cette fois-ci, ce soit moi qui ait précédé tes désirs, l’ami ! Figure-toi que j’ai justement la personne qu’il nous faut à disposition... »
Il frappa dans ses mains pour rappeler le prêtre qui devait être resté non loin, et celui-ci partit en courant, pour revenir quelques minutes plus tard accompagné d’une autre créature simiesque, visiblement plus âgée si on en croyait ses poils légèrement grisonnants et ses manières plus posées. Shaylon lui trouva comme un air vaguement familier, puis il sauta sur ses jambes en le reconnaissant :
« Encore vous ! » s’écria-t-il avec colère.
L’homme le considéra avec étonnement puis, très calmement, il déclara :
« Mon dieu, vous portez la Marque ! »
« Allons, allons, ne nous affolons pas, mes enfants, clama l’Oracle d’un ton bienveillant. Je sais que le maître-mage Mulledy a pu vous causer quelques ennuis dans une autre réalité, mais je vous garantis que celui-ci n’a rien à voir... Il vous aidera à passer et à retrouver votre réalité d’origine. »
Shaylon s’apaisa quelque peu, mais ne pouvait se départir d’un fort sentiment de méfiance vis-à-vis de l’homme.
« La dernière fois qu’un Mulledy a aperçu ma Marque, il n’a pas résisté longtemps à l’envie de m’assassiner... »
« Oh, rassurez-vous... La vôtre est belle, j’en conviens, mais elle n’a pas encore dépassé le stade critique... »
« Nous sommes pourtant là depuis bien longtemps déjà... Même une meute de loups a tenté de nous étriper ! »
Après un bref résumé des événements, Mulledy hocha la tête gravement.
« Si je ne me trompe pas, vous avez dû glisser... »
« Glisser ? s’étonna Leena. Sur quoi ? »
« Glisser entre différents sraiths. Bien sûr, il faudrait aller très loin pour ça, plus loin que n’importe lequel d’entre nous ne s’est jamais aventuré, mais si je comprends bien, c’est votre cas... Suite à votre chute, vous avez dû vous évanouir et passer spontanément à un sraith en aval... Voyez un peu cela comme une laisse : votre réalité d’origine vous appelle, et c’est de là que vient la Marque... Quand elle devient trop puissante – et si vous êtes encore vivant – elle vous fait glisser et s’annule alors. »
Shaylon ne savait pas quel crédit apporter à ces paroles, mais elles semblaient cohérentes avec sa connaissance actuelle sur les sraiths et le passage de l’un à l’autre ; de plus, elles expliquaient la bienveillance de Keara qui, si elle les avait trouvés dans la même réalité que la meut de loups, aurait plutôt veillé à les achever sur place. Finalement, ce nouvel élément leur révélait qu’ils s’étaient pressés inutilement, et que la situation était en réalité beaucoup moins urgente qu’ils n’avaient pu le penser. Une idée vint alors dans l’esprit du jeune homme.
« Je veux bien que vous nous fassiez passer, mais alors, je veux apprendre à le faire par moi-même. »
* * *
Le chemin du retour fut long et mouvementé. Conformément à sa demande, Mulledy avait fait en sorte d’enseigner à Shaylon comment voyager entre les sraiths. Mais comme il ne disposait que de peu de temps, à cause de la croissance de sa Marque, et qu’il ne pouvait pas l’emmener très loin, il l’avait remis aux bons soins d’un successeur, un autre maître-mage d’une réalité plus en aval, et donc plus proche de la sienne. Ainsi, l’Oracle avait mis en branle une extraordinaire chaîne d’entraide traversant les réalités, l’espace et le temps, menant Shaylon et Leena d’une version du devin à l’autre, celui-ci se chargeant de lui trouver chaque fois un nouveau passeur et professeur. A son grand dam, le jeune homme dut ronger son frein pendant plusieurs semaines avant d’arriver à entrevoir comment il était possible de réussir le passage, l’art du kyunaserd étant bien loin d’une simple promenade de santé. Répéter quotidiennement les exercices recommandés par ses professeurs successifs n’amena aucun résultat jusqu’au jour où il se dit simplement que l’apprentissage lui prendrait une éternité. Alors, libéré de son impatience, le kyunas lui était apparu spontanément, repartant bien vite malheureusement, du fait de l’excitation provoquée par l’expérience. Par la suite, il avait appris à mieux saisir la nature de cet étrange sensation, et à l’apprivoiser. Le kyunas n’était en fait pas une forme d’énergie ou une quelconque source de pouvoir, comme il avait pu le supposer, mais plutôt un vide. Cherchant quelque chose au fond de lui, il avait erré longuement dans les méandres de son inconscient pour finalement se rendre compte que ce qu’il cherchait depuis le début, c’était le rien. Cet état de vide intérieur, de libération des contraintes physiques et temporelles, permettait de mieux embrasser l’univers dans sa totalité, de ressentir en soi ce qui était en fait à l’extérieur. Shaylon restait marqué par la démonstration d’un maître-mage qui, lui servant le thé, avait laissé sa tasse déborder sans s’arrêter de verser du liquide. « Comment veux-tu que j’ajoute quelque chose dans ton esprit s’il est déjà plein ? avait-il déclaré solennellement. Tout ce thé gaspillé, ce sont tes efforts vains... » Et, en effet, vider son esprit était la clé mais, paradoxalement, il était plus difficile de le vider que de le remplir.
A mesure qu’il se rapprochaient de leur sraith d’origine, la Marque se développait de moins en moins vite, leur laissant davantage de temps pour souffler ainsi que s’adonner à de longues séances de méditation. Leena ne parvenait pas à trouver le silence intérieur aussi bien que son compagnon, mais sur ses bons conseils, elle semblait progresser, elle aussi. Vint alors le moment de passer à la vitesse supérieure : contrôler le kyunas. Le simple concept parut dans un premier temps complètement aberrant à Shaylon, dans la mesure où trouver le kyunas consistait à lâcher prise. De là, on restait immobile, impassible, ne pensant à rien sinon à recevoir les sensations du monde extérieur comme si c’était les siennes ; et, quand venait le temps de reprendre le contrôle, le kyunas disparaissait. Aussi la manipulation du silence intérieur fut-elle un véritable calvaire, plus encore que sa découverte, car c’était un jeu d’équilibre extrêmement subtil dans lequel on se perdait très facilement. Quand Shaylon tentait d’influencer une chose avec laquelle il était entré en résonance, il avait l’impression d’anéantir de lui-même tous ses efforts, comme quelqu’un qui ne savait pas nager arrivant à flotter sur l’eau puis, essayant de bouger, créait des vagues qui le faisaient couler.
Mais, au prix de plusieurs mois de pratique, il finit une fois de plus par trouver la technique, et alors seulement l’apprentissage du transfert fut possible. Étrangement, c’est celui-ci qui fut le plus rapide et le plus immédiat pour le jeune homme, sans doute à cause de son habitude à voyager : en effet, il s’agissait de se mettre en résonance non seulement avec son environnement immédiat, mais aussi avec celui du sraith visé, ce qui impliquait de pouvoir le sentir, au moins dans une certaine mesure. Il supposait que sa connaissance préalable des différentes réalités et de certaines des lois qui les régissaient rendaient l’exercice plus facile. L’Oracle lui avait dit en riant qu’il commençait à avoir un troisième oeil de lynx, et en effet, il commençait à ressentir certaines choses. Par exemple, il sentait sa propre Marque ainsi que celle de Leena avec un naturel déconcertant, un peu comme on parvient à sentir sa propre mauvaise odeur en se demandant comment elle a bien pu vous échapper aussi longtemps.
Mieux comprendre le principe des sraiths l’aida également à faciliter ses voyages. Par exemple, il découvrit qu’en changeant de réalité, on se déplaçait non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace, ce qui expliquait qu’à chaque tranfert qu’ils avaient subi depuis le début, il se retrouvaient à un endroit différent. On atterrissait toujours plus à l’est, et parfois un peu plus au nord en traversant la frontière entre deux réalités adjacentes – Shaylon n’ayant encore pas une maîtrise suffisante pour aller plus loin d’un seul coup. De plus, ainsi que Vala le lui avait expliqué, les sraiths s’étendaient dans deux directions, l’une des deux étant plus facile à suivre que l’autre. C’était comme suivre le courant d’une rivière ou bien le remonter, aussi situait-on les sraiths en amont ou en aval les uns des autres. Par chance, la réalité qu’ils avaient quittée était largement en amont de leur monde d’origine, aussi n’avait-il qu’à se laisser porter par le courant, pour ainsi dire. En voyageant vers l’aval, ils faisaient des bonds dans l’avenir, et retrouvaient chaque fois un monde plus vieux de quelques mois, assistant à une progression accélérée du temps, depuis le monde tel qu’il était à leur plus tendre enfance jusqu’à celui de leur adolescence. Et non seulement les gens vieillissaient autour d’eux à vue d’oeil, mais ils retrouvaient également une apparence de plus en plus humaine, les ramenant petit à petit dans un environnement familier et rassurant. La présence de la Marque, que Shaylon ressentait désormais comme une sorte de souillure fort désagréable, se faisant de plus en plus ténue, renforçait ce sentiment de paix à l’approche de leur foyer.
Le danger s’évanouissant chaque jour un peu plus, et le transfert devenant une habitude pour le jeune homme, il se mit finalement à cogiter sur ce qu’il comptait faire par la suite. Sauver la vie de Vala était bien entendu son but premier, mais à mesure que ses connaissances progressaient, l’espoir de réaliser ce rêve finissait par s’éteindre. En effet, remonter les sraiths permettait de voir un monde qui se trouvait en retard, ce qui permettait d’empêcher les choses d’arriver dans ce monde-ci, mais pas dans celui d’où l’on venait, où les choses étaient définitivement écrites. Ainsi, Shaylon pouvait avoir accès au passé d’une autre Vala, dont il pouvait alors modifier le destin, mais pas de la sienne. Son humeur s’était donc assombrie, et l’Oracle l’avait interrogé à ce sujet.
« Je comprends ton tourment, mon garçon, quelle frustration que de rester impuissant face au destin, alors qu’on a le pouvoir de visiter tant de réalités différentes... »
« Tu es arrivé à la conclusion académique que nous permettent de tirer nos connaissances actuelles sur les sraiths... » approuva l’Archimage, qui se trouvait là, lui aussi.
« Que voulez-vous dire ? »
Les deux hommes se regardèrent, visiblement en proie à un cas de conscience. Finalement, l’Oracle parla :
« Tu connais mon goût prononcé pour la spéculation, et tu sais également que je n’aime pas affirmer les choses à la légère, l’ami... Je ne veux rien te promettre, car même si mon idée est possible en théorie, il est impossible de dire si elle est réalisable, et si oui, comment... »
« Nous nous sommes concertés avec l’Oracle, et nous pensons qu’il devrait être physiquement possible de changer le passé. »
« Comment ? Il faudrait inverser le cours du temps pour cela ! »
« Nous avons mieux à proposer » sourit l’Oracle.
Les deux hommes invitèrent Shaylon à contempler le dispositif qui avait été mis en place autour de la petite fontaine, au milieu du grand palais de Syr. Il s’agissait d’un mobile en pente, creusé de rigoles, toutes alimentées par l’eau de la fontaine. Le jeune homme connaissait bien ce mécanisme qui lui avait été présenté comme une illustration du fonctionnement des sraiths : en effet, les rigoles étant alimentées de façon décalée, on voyait l’eau s’y propager à la même vitesse, mais ayant couvert une distance différente à chaque fois. Ainsi, en changeant de gouttière comme on changerait de sraith, on se retrouvait à la tête d’une rigole en avance ou en retard sur la précédente, mais pour autant il était impossible d’arrêter la progression inexorable de l’eau, et encore moins de l’inverser, ce qui expliquait qu’on ne remontait pas vraiment le temps.
L’Archimage ouvrit le canal pour permettre aux gouttières de se remplir, et Shaylon assista à ce phénomène qu’il connaissait déjà bien. L’Oracle s’avança et trempa légèrement le doigt dans la rigole qui se trouvait la plus proche de lui.
« Pourquoi vous me montrez ça ? » s’enquit le jeune homme.
« Regarde bien... »
l’Archimage versa un filet de liquide coloré dans l’une des gouttières. Alors que celui-ci commençait à s‘écouler, colorant la rigole d’un bout à l’autre, l’Oracle abattit soudain ses mains sur la gouttière en question, éclaboussant ainsi tout ce qui se trouvait autour, à commencer par le visage de Shaylon.
« Hé ! s’écria celui-ci. Ca va pas, non ? »
« Regarde ! » insista l’Oracle, visiblement amusé.
Le jeune homme observa le montage. Des gouttes colorées avaient fusé en tous sens, et un peu du liquide s’écoulait désormais paisiblement dans d’autres gouttières.
« Que vois-tu ? »
« Vous avez... changé la couleur des gouttières adjacentes ? »
« Sans y toucher ! précisa l’Oracle avec véhémence. C’est là toute l’importance de cette démonstration : nous n’avons pas touché aux rigoles sur lesquelles nous avons agi ! »
Shaylon réfléchit un instant, essayant de comprendre où les deux hommes voulaient en venir.
« Vous pensez... qu’il est possible d’agir sur d’autres réalités... ? »
« ...sans changer de réalité pour autant, compléta l’Oracle en souriant de toutes ses dents. Et c’est là l’ingéniosité du principe : car si le transfert oblige à avancer ou à reculer dans le courant, en revanche, éclabousser agit sur son entourage direct – c’est-à-dire, le passé de la réalité qui se trouve en aval, et le futur de celle qui se trouve en amont... »
Le jeune homme hocha la tête, impressionné. Cela voulait-il dire qu’en remontant suffisamment loin et en éclaboussant les autres réalités, comme le disait l’Oracle, il pourrait agir, par exemple, sur leur départ en expédition, qui avait causé la perte de Vala ? Il sentait qu’il venait de mettre le doigt sur un point crucial, mais les choses étaient encore trop floues dans sa tête pour en déterminer les implications.
« Éclabousser... dit-il d’un air songeur. Mais comment...? »
« Comme nous le disions, c’est là la part d’inconnu. Si l’on accepte l’éclaboussure comme une image adaptée au phénomène dont il est question, on peut supposer que cela demanderait une énergie considérable, une explosion capable d’agiter suffisamment le tissu de l’univers pour outrepasser les frontières qui séparent les sraiths... » expliqua l’Archimage d’un ton docte.
« En revanche, il y a une chose encourageante qui nous invite à considérer sérieusement cette possibilité : nous savons de source sûre que ces fameuses frontières ne sont pas imperméables, puisque certaines personnes – dont tu fais maintenant partie – sont capables de les franchir. De plus, comme notre troisième oeil peut apercevoir ce qu’il se passe dans des réalités adjacentes, cela suggère bien qu’elles sont solidaires, et donc qu’agir sur l’une doit bien avoir des répercussions sur les suivantes... Ce qui expliquerait d’ailleurs, si je puis me permettre, que toutes ces réalités suivent un déroulement très similaire les unes aux autres, au lieu d’être radicalement différentes... »
Ce discours avait rallumé une lueur d’espoir dans le coeur de Shaylon mais, une fois de plus, il s’avérait extrêmement abstrait, et impropre à lui permettre de décider d’un plan d’action. Leena, le voyant si sombre et distant, s’inquiétait de plus en plus. Au cours de leur voyages, ces derniers mois, ils avaient vécu ensemble au quotidien, et avaient tissé des liens de complicité uniques, très différents de ceux que le jeune homme avait pu établir avec Vala. Contrairement à ceux-ci où il avait eu un intérêt, d’abord de nature passionnelle, puis tributaire de l’importance du personnage, il avait été amené à aimer Leena comme une soeur. Contrairement à Vala qui était toujours à mille lieues au-dessus de lui, elle était une fille simple et naïve, qui suivait les événements au même pas que lui, avec qui il pouvait partager ses joies, ses angoisses, ses découvertes. De la gamine capricieuse et insolente de Newcombe, elle était devenue une partenaire de voyage agréable et dévouée, qui l’aidait à combattre le pire mal lié à leur condition : la solitude. De plus, bien qu’en retard sur l’apprentissage du transfert, elle amenait aussi son eau au moulin : ainsi, c’était elle qui l’avait entraîné à se mettre à l’escrime, en même temps qu’elle reprenait la pratique du tir à l’arc. Il fallait entretenir son corps en même temps que son esprit, disait-elle, et comme cela ils auraient toujours de quoi se défendre en cas de besoin.
Un beau jour qu’il méditait près de la rivière qui prenait sa source dans la région de Newcombe et Spillane, elle se glissa près de lui et lui demanda :
« Tu sais quel jour on est, aujourd’hui ? »
Shaylon haussa les épaules, perplexe. L’hiver touchait bientôt à sa fin et il faisait encore frisquet, ce qui s’avérait excellent à l’usage pour sa concentration. Rien de spécial n’était prévu, et la date ne lui disait absolument rien.
« C’est le jour de mon anniversaire ! »
« Tu n’étais pas née au printemps, plutôt ? »
« Si, si ! Je parle de mon véritable anniversaire... Tu sais, vu que nous passons notre temps à avancer dans le futur, les saisons passent beaucoup plus vite autour de nous, mais ça ne change pas notre âge réel... »
« Tu veux dire que tu as tenu le compte de tous les jours qui sont passés depuis notre départ ?! »
Leena hocha la tête, enthousiaste.
« Bon, en vérité, je dois avoir quelques jours d’avance ou de retard, je ne sais pas bien... Mais je décrète que c’est aujourd’hui mon quatorzième printemps ! »
Shaylon songea que, tout à sa quête de savoir, il avait perdu toute notion du temps passé à voyager, sinon qu’il se comptait en mois. Quelque part, il avait perdu une part de son individualité en n’étant plus capable de donner son âge, et cela ne servit qu’à l’attrister davantage. Il tenta de se consoler en songeant que, si les comptes de Leena étaient fiables, alors son dix-septième printemps avait déjà dû passer depuis un moment.
« Dis, Shaylon... Qu’est-ce qu’on fera, une fois qu’on sera rentrés à la maison ? »
« Je ne sais pas. Il faut que j’essaie de creuser dans cette histoire d’éclaboussure... »
« Toujours décidé à essayer de ressusciter Vala ? »
Le jeune homme dévisagea sa vis-à-vis avec surprise.
« Bien sûr... Pas toi ? »
« Je ne suis pas sûre... Tu sais, je me dis que si les choses se sont passées comme ça, c’est qu’il y a peut-être une raison... Je me rappelle ce que m’a dit Vala le jour où notre vieux grand-père est mort, j’étais inconsolable, je pleurais comme une madeleine, et là elle m’a dit : il n’est pas mort pour nous faire du mal, mais pour nous rendre plus fortes. La vie nous réserve peut-être bien pire, et il nous appartient d’être prêtes, le jour venu... »
« C’est bien la première fois que je t’entends faire de la philosophie comme ça. »
Leena rit de bon coeur.
« Je me réserve pour ce genre de moments... »
« Et tu penses que Vala est morte pour nous rendre plus forts, elle aussi ? »
« C’est ce qu’elle a fait, non ? Grâce à elle, nous sommes des voyageurs maintenant – enfin, surtout toi. C’est génial, non ? Peut-être qu’il ne faut pas chercher plus loin que ça... Jouer à l’apprenti sorcier avec le temps peut être dangereux... »
« Je vois... Tu as peur. »
« Peur, moi ? Jamais ! se récria Leena avec véhémence. Mais tu l’as dit toi-même, voyager d’un sraith à l’autre ne fait pas vraiment remonter le temps... Et puis, réfléchis un peu : en admettant que tu annules la mort de Vala, tu annules aussi ton pouvoir de traverser les réalités, non ? Puisque c’est sa mort qui t’a permis d’en arriver là... »
« Ca ne serait pas logique. Si j’annule mon pouvoir de voyageur, alors j’annule ma possibilité d’empêcher la mort de Vala. C’est un serpent qui se mord la queue, ton histoire... »
« Eh bien, justement ! Qu’est-ce que ça peut faire, ce genre de situation, à ton avis ? Si ça se trouve, ça détraque complètement le temps, ça fait tout exploser, on ne peut pas savoir... c’est pour ça que je dis que c’est dangereux... »
Shaylon réfléchit un instant, avant de froncer les sourcils.
« Tu viens de dire quoi, là ? »
« C’est pour ça que c’est dangereux ? »
« Non, avant ! »
« Que ça peut tout faire détraquer ? »
« Tout faire exploser, c’est ça que tu as dit, non ? »
« Eh bien, oui, je crois... »
Shaylon claqua des doigts et se leva, tout excité.
« Tu es géniale, Leena ! »
« Je ne te suis pas, Shaylon... »
« Mais si ! Réfléchis ! Nous cherchons une façon d’agir sur le passé d’une autre réalité... de détraquer le temps, comme tu le dis... La voilà, notre solution ! Nous devons essayer de créer quelque chose d’impossible, quelque chose qui contredit ce qui s’est passé avant, et ça forcera le temps à se réorganiser ! »
La jeune fille resta silencieuse. Shaylon, le cerveau en ébullition, se mit à faire les cent pas le long de la rivière. Quelque chose d’impossible, quelque chose qui remettait en cause toute leur aventure, depuis le début...
« La naissance de Vala ! » s’exclama-t-il.
« Quoi ? »
« Il faut que j’essaie de modifier la naissance de Vala. Que je déspose un autre bébé à sa place... Ca annulera tout, et elle sera sauvée ! »
Leena dévisagea le jeune homme, impassible.
« Tu es fou » dit-elle.
« Pourquoi tu dis ça ? »
La jeune fille se leva, et explosa :
« Vala est ma soeur, tu comprends, ça ? Comment peux-tu parler d’empêcher sa naissance comme une idée géniale, comme une façon de réparer une pièce d’horlogerie ? »
« Mais enfin, je dis seulement ça pour lui sauver la vie ! »
« Tu ne peux pas jouer avec la vie et la mort comme ça, Shaylon O’Connor ! Tu n’es pas un dieu ! La seule chose qui va arriver, c’est que tu vas faire encore plus de mal qu’avant ! »
« Faire revenir Vala, c’est mal ? »
Leena accusa le coup : ses traits se crispèrent et ses bras se mirent à trembler légèrement.
« Vala n’approuverait pas ce que tu veux faire », lâcha-t-elle simplement, avant de se détourner et de s’en aller en courant.
Shaylon s’en voulut immédiatement. Il réalisait qu’il avait cruellement manqué de tact, et se demandait comment il avait pu en arriver là. Il resta un long moment au bord de la rivière, la main dans l’eau gelée pour tenter de trouver la paix. Mais il ne pouvait pas rester ainsi à ne rien faire. Il n’avait aucune idée de la manière à laquelle il pourrait mettre son plan à exécution, mais une chose était sûre : pour modifier la naissance de Vala, il devait déjà comprendre ce qui avait bien pu se passer ce soir-là. Il fallait qu’il voie quel voyageur était venu déposer le bébé, et qu’il essaie de le (ou la) suivre.
Sa décision état prise. La nuit tombée, il s’approcha du lit de Leena, qui s’était endormie sans dire un mot, ne cessant de bouder de la journée. Délicatement, il l’enlaça, non pour une quelconque raison affective, mais simplement pour pouvoir l’emmener avec lui. Comme il était plus doué qu’elle, c’était toujours lui qui assurait les transferts, et il n’était donc pas certain qu’elle soit en mesure de rentrer seule. Il changea de sraith avec la jeune fille dans les bras, atterrissant dans la grande cour du palais de Syr. Il la couvrit, et déposa un baiser furtif sur sa joue, ce qui la fit légèrement remuer. Puis il se concentra, se préparant pour la première fois à remonter les réalités, à aller vers l’amont. La sensation était radicalement différente, et il rencontra la même difficulté que lorsqu’il avait dû apprendre à utiliser le kyunas pour influer sur son environnement : en effet, pour aller vers l’aval, il suffisait en quelque sorte de se plonger dans le courant, puis de se laisser porter, et d’en sortir dès qu’on le souhaitait. En revanche, pour remonter, il fallait réellement fournir un effort, ce qui rendait le contact avec le sraith du dessus fragile et prêt à se rompre à tout moment. Lorsqu’il y parvint, il comprit pourquoi Vala disait qu’elle fatiguait autant : l’exercice était autrement plus épuisant qu’un transfert classique, et il fut aussitôt pris d’une nausée qui le força à rester allongé un long moment.
Le voyage reprit donc dans l’autre sens, mais seul cette fois. Shaylon ne s’arrêtait plus que quand cela s’avérait nécessaire, pour se reposer, et tentait d’enchaîner le maximum de transferts à la suite, ce qui augmenta bientôt sa résistance à l’effort de façon significative. De toute façon, il n’avait pas besoin d’aller plus loin que seize à dix-sept années en arrière ; cependant, il comprenait la sensation de vertige dont avait parlé Vala. Autant redescendre vers sa réalité d’origine avait quelque chose d’apaisant, de rassurant, autant remonter dans l’autre sens était exaltant. Shaylon se sentait puissant, capable de transcender le temps et l’espace, et à mesure qu’il s’éloignait et que le transfert devenait de plus en plus difficile, cette sensation ne fit que grandir. Il s’arrêterait au moment qui lui permettrait d’observer la naissance de Vala, mais au fond de lui, il avait envie de continuer, toujours plus loin, rien que pour voir jusqu’où il pouvait aller.
Des semaines de voyage furent nécessaire pour qu’il trouve enfin le moment qui l’intéressait. Il était de retour dans l’un de ces mondes où les gens ressemblaient davantage à des singes qu’à des hommes, avec des noms étranges, et il espérait qu’il pourrait retrouver facilement Newcombe et la maison du couple Aldwell. D’après les informations qu’il avait pu glaner auprès des autochtones, il se trouvait environ trois jours avant le moment fatidique. Cela faisait beaucoup de temps à attendre, mais il savait qu’il avait toujours la possibilité de se laisser glisser, puis revenir, afin d’effacer sa Marque.
Il effectua un premier repérage autour du village la veille du jour dit. Les maisons étaient disposés presque de la même façon, bien qu’elles possèdent une architecture assez différente de celle à laquelle il était habitué. Fort heureusement, on était en hiver, et les gens sortaient peu, sinon pour aller chercher du bois, rendant les rencontres faciles à éviter. Shaylon eut tout de même le loisir d’apercevoir la mère de Vala, ou plutôt son équivalent, faire quelques pas à l’extérieur de son domicile. Elle était bien enceinte, et son ventre était énorme, confirmant au jeune homme qu’il ne s’était pas trompé.
La nuit où Vala devait venir au monde finit par arriver. Shaylon s’était débrouillé pour se reposer toute la journée, de sorte à être en forme pour affronter la moindre complication, s’il venait à être vu, ou si celui ou celle qui déposait l’enfant s’avérait hostile. Il se cacha derrière une pile de bois, face à la maison des Aldwell, et observa ce qu’il se passait. Il entendit la mère crier régulièrement pendant des heures. Des gens allaient et venaient, certains entraient, d’autres étaient relégués sur le pas de la porte. Shaylon se prit à bâiller : il n’aurait jamais cru qu’un accouchement s’éternise autant. Finalement, des cris de bébé étouffés lui parvinrent enfin. Ils ne furent pas nombreux, et ne durèrent pas. Le coeur battant, Shaylon ouvrit grand ses yeux, à l’affût du moindre mouvement, de la moindre anomalie autour de la maison. Les minutes passèrent, et rien ne se produisait. Le jeune homme commençait à se demander s’il n’avait pas fait tout ça pour rien. Après tout, dans la première réalité qu’ils avaient visitée, Leena avait déclaré ne pas avoir de soeur. Peut-être le bébé n’avait-il été déposé que dans leur réalité d’origine, ce qui anéantissait d’un seul coup tous les espoirs qu’il avait fondés.
Alors qu’il commençait à envisager sérieusement de repartir, il sentit soudain comme un vent d’étrangeté dans l’air. Le tissu des réalités était en train de se tendre, comme quand quelqu’un passait de l’une à l’autre. Mais, sans qu’il ne comprenne pourquoi, cette sensation n’était pas tout à fait familière. Ce n’était pas qu’une simple tension locale, qui ouvre un passage juste assez grand pour laisser passer une personne : on aurait plutôt dit comme une vague, un raz-de-marée qui balayait l’espace-temps sur son passage. La perturbation était d’une telle violence que la Marque du jeune homme se mit à vibrer, le pliant de douleur. Quoi que fut la chose qui était en train de se passer, elle venait de très loin d’un seul coup, et avait une force inouïe.
Shaylon tenta de se maîtriser, mais la douleur était telle que ses yeux étaient embués de larmes. Puis, aussi subitement qu’elle était arrivée, la perturbation disparut. Le jeune homme reprit son souffle, et se releva, alerte. Là, au milieu de la rue, se trouvait une minuscule forme humaine, drapée dans des langes de fortune. Vala venait d’être déposée. Shaylon s’aventura hors de sa cachette, et regarda dans toutes les directions. Personne.
C’était impossible. Même si le voyageur était venu, puis reparti aussitôt, on aurait senti deux perturbations, et non une seule. Ainsi donc, Vala venait bien d’une autre réalité. Mais, de toute évidence, elle était venue seule.
Chapitre suivant (pour bientôt, ou pas vu la bête...)
On me demande comment j'ai fait pour changer les titres des modules (un peu simpletse il faut l'avouer) en ces MA-GNI-FI-QUES images qui mettent une top ambiance sur mon blog. La réponse est une simple question de bricolage: j'ai simplement inséré des champs "texte libre" entre chaque module, dans lequel j'ai collé une image de ma composition, rien de bien sorcier en somme.
Mais les habitués d'Over-blog ne manqueront alors pas de soulever un sourcil dubitatif. En effet, les champs "texte libre" sont limités à 8 par Over-blog (en comptant l'en-tête et le bas de page). Or si l'on fait les comptes, pour Main-d'Air:
Cela fait 9! Comment est-ce possible? A quel obscur démon ai-je dû vendre mon âme pour avoir accès à un tel privilège pourtant hors d'atteinte du quidam lambda déambulant dans la rue d'en-face? Eh bien, c'est ce que je m'en vais vous expliquer dans cet article.
L'astuce!
Elle consiste assez simplement à coller le contenu des modules à l'intérieur d'un champ "texte libre", ce qui fait qu'on peut alors en enchaîner plusieurs dans le même champ, qui ne comptera que pour un seul "texte libre" en tout.
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Ainsi, on voit bien que je suis resté dans le quotas, puisque je n'utilise actuellement que 7 des champs "texte libre" auxquels j'ai le droit.
Et comment c'est-y qu'ça marche?
Avant tout, il faut bien comprendre que dans un champ texte libre, vous pouvez mettre n'importe quoi. Et quand je dis n'importe quoi, je veux dire vous pouvez aussi inclure du code HTML. Cliquez sur le bouton HTML dans l'édtieur d'articles et vous verrez à quoi ressemble votre composition dans la mémoire de l'ordinateur. Si vous comprenez ce langage vous pouvez lui faire afficher n'importe quoi, y compris d'autres parties de votre propre blog (ou même d'un autre!).
Rassurez-vous, cependant, pour mettre en oeuvre cette astuce, une compréhension exhaustive du HTML n'est pas requise, bien que quelques bases ne soient à mon avis pas de refus pour éviter de se retrouver complètement perdu. Voici un résumé de ce que nous allons faire:
Mise en forme des modules
C'est la partie facile. Allez dans l'option Configurer > Mise en page et insérez des module "texte libre" aux endroits que vous souhaitez (dans mon cas, les trois modules Catégories, Profils et Liens entrecoupés de 3 textes libres contenant les images qui leurs servent de titre). C'est tout.
Evidemment, les gens studieux du premier rang me feront remarque qu'on ne peut pas mettre en forme la page entière directement puisqu'on n'a justement pas assez de modules "texte libre"! A ces gens, j'adresse tout d'abord mes félicitations, puis je précise qu'il suffit simplement de répéter cette astuce plusieurs fois puisqu'on contractera à chaque fois plusieurs modules en un seul texte libre, ce qui permettra de continuer à mettre en forme avec ceux qu'on aura libérés.
Copier le code HTML dans un champ "texte libre"
Ouvrez votre blog qui présente maintenant vos modules tels que vous souhaiteriez les voir affichés au final (du moins une partie). Cherchez dans votre navigateur une option qui ressemble de près ou de loin à "afficher le code source de la page". Cela devrait vous ouvrir une fenêtre contenant plusieurs kilomètres de code HTML. Ne paniquez pas, maîtrisez votre respiration et accrochez-vous bien à votre souris.
La seule difficulté va consister à localiser dans ce code inbuvable la partie qui correspond aux modules que vous souhaitez copier. Les modules qui sont sur le côté de nos articles s'appellent des "box" et sont tous introduits par des balises qui ressemblent à:
Un peu plus loin vous trouvez le titre du module concerné qui va donc vous permettre de mettre la main sur celui ou ceux qui vous intéressent. Vous voyez donc l'intérêt d'avoir déjà mis en forme les modules que vous souhaitez copier: vous n'avez qu'à tous les prendre à la suite sans vous poser de question. Le code qui vous intéresse doit se finir par une autre balise:
Pour savoir à laquelle s'arrêter, cherchez de la même façon: dès que vous trouvez le début d'un module qui ne vous intéresse plus, vous savez qu'il suffit de vous arrêtez juste avant.
Sélectionnez toute la portion de code ainsi localiser et appuyez sur "copier". Puis retournez dans la mise en page de votre blog, effacez tous les modules que vous comptez copier de cette façon et insérez un module "texte libre" à la place. Editez-le, cliquez sur le bouton HTML en bas à gauche de la barre d'outils, et enfin collez le tout dans cette fenêtre. Après avoir cliqué sur le bouton "mettre à jour", vous pouvez vérifier que votre module contient bien l'intégralité de ce que vous comptiez copier.
Effacer les titres des modules
Fébril, vous rechargez la page d'accueil de votre blog pour voir comment se présentent les choses. Si ça vous plaît, arrêtez-vous là, ou bien reprenez l'opération jusqu'à avoir rentabilisé au maximum votre module "texte libre". Si, comme moi, vous comptiez remplacer les titres, il faut maintenant les effacer. Dans l'absolu, il y aurait plusieurs façons de s'y prendre, mais je vais vous présenter celle qui me semble la plus judicieuse, et qui présente de plus l'avantage, ô combien génial, d'être réversible à tout moment.
Allez dans l'option Configurer > Design > Personnaliser mon thème et cliquez sur "Appliquer ma feuille de style personnalisée". Encore du code! Mais ce coup-ci, ce n'est plus du HTML, c'est du CSS... Horreur! Appliquez la technique de respiration déjà utilisée précédemment et cherchez l'identifiant:
Entre les accolades qui suivent, vous trouverez écrit quelque part:
Remplacez le nombre (12 ou n'importe quel autre) par 0, cliquez sur "Enregistrer", et appréciez la magie en rechargeant la page de votre blog.
Les limites
Les gens studieux du premier rang me demanderont pourquoi je n'ai pas mis tous mes modules dans un seul texte libre, du coup. C'est une excellente question à laquelle je m'apprête à donner une réponse. Le problème, voyez-vous, c'est qu'on ne copie pas tout à fait un module mais plutôt le texte qui est dedans. Je m'explique: si je copie par exemple le contenu du module "Derniers articles", je vais copier uniquement les liens vers les articles qui s'y trouvent au moment de la copie, et ils resteront "figés" ensuite, au lieu de se mettre à jour automatiquement à chaque nouvel article. Il m'est toujours possible d'éditer mon texte libre manuellement pour rajouter des liens vers mes nouveaux articles, mais bon, on n'a pas que ça à faire. C'est la raison pour laquelle j'ai copié uniquement les contenus des modules Catégories, Profils et Liens, qui ne changent jamais ou ont de toute façon besoin d'être édités manuellement.
Par ailleurs, j'ai été obligé de laisser de côté les modules Newsletter et Recherche pour une autre raison, c'est qu'ils contiennent des instructions à exécuter lorsque l'on appuie sur le bouton, connues sous le nom de Java Script; or, Over-blog bloque le Java Script, tout simplement pour nous faire chier pour notre sécurité. C'est bien dommage, mais enfin, il faut se faire une raison.
Et voilà les enfants, j'ai tout dit, si par malheur il restait quelque point obscur, n'hésitez pas à laisser vos questions en commentaire.
Pour les habitués qui suivaient mon blog dans les dernières semaines, vous avez certainement remarqué les changements progressifs dans le design... Eh bien ça y est, les travaux sont terminés! Vous pouvez maintenant apprécier le tout nouveau thème graphique fait par moi-même au prix de nombreuses heures à suer avec le CSS... Admirez également les logos sur la page d'accueil qui vous permettront de retrouver facilement vos séries préférées!
Allez, à bientôt pour de nouvelles aventures sur la planète Main-d'Air.
En effet, les changements sont tels que ce n'est plus la Vala qu'ils ont laissée. C'est l'heure des explications: elle a 10 mois de plus, sa maladie a été guérie suite à un pacte passé avec un démon. Mais elle refuse de dire ce contre quoi elle a échangé sa santé. Une fois rentrés à Newcombe, alors qu'ils rentrent chez eux, un monstre à corne apparait et Leena disparaît. Vala part à sa poursuite.
La jeune fille arbora une expression de surprise pendant un instant. Puis elle sourit. Pas d’un sourire timide et mélancolique, comme celle à laquelle Shaylon avait été habituée, pas non plus d’un sourire jovial et insouciant comme celui qui éclairait son visage quelques secondes plus tôt, mais d’un sourire froid, cynique, calculateur, qui lui fit froid dans le dos.
« Bon, soupira-t-elle avec un petit rire, je suppose qu’il est inutile de te cacher la vérité, Shaylon O’Connor. De toute façon, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir quelque secret pour toi... »
Cette remarque prit le jeune homme de court, car lui pensait au contraire n’avoir jamais rien su d’elle, et son soudain revirement d’attitude ne servait qu’à le conforter dans cette idée.
« Continuons à marcher derrière la caravane, dit-elle. On pourra discuter tranquille, comme ça... Les autres penseront sûrement qu’on est en train de discuter en amoureux ! »
Vala éclata de rire. Shaylon, mal à l’aise, se remit en marche à ses côtés. La jeune fille semblait réfléchir à l’endroit le plus propice pour commencer son histoire, tout en appréciant le paysage. Puis elle parla enfin.
« C’est drôle, la vie, tu ne trouves pas ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire par-là ? »
« Eh bien, toutes ces réalités disponibles, et une seule dans laquelle on vit... Toute sa vie, on cherche des choses alors que dans un autre sraith, on l’a déjà acquise... Toute sa vie, on cherche l’amour alors qu’il est dans une réalité différente... »
Le jeune homme ne répondit pas.
« Dans une autre réalité, j’aurais pu être une reine, ou une Archimage... Et toi, Shaylon, tu aurais pu être un grand guerrier... ou mon roi », ajouta-t-elle avec un clin d’oeil.
« Je ne me marierais pas avec une femme que je ne connais pas. »
« Ca, c’est tout toi, Shaylon O’Connor... Il y a des hommes qui tueraient pour m’avoir, et toi tu fais la fine bouche... Mais soit, tu veux comprendre, je vais t’expliquer. J’ai raconté que le maître-mage m’avait enseigné le passage pour dédramatiser, et éviter de partir dans des histoires compliquées, mais en réalité, il a essayé de me tuer. »
« Quoi ?! »
« Je savais qu’il voulait se retrouver seul à seul avec moi, c’est pour ça que j’ai accepté quand il a prétexté que l’un de nous devait rester en arrière, ce qui est complètement idiot, mais tu t’en es rendu compte avant les autres, je crois... Je pensais qu’il avait des révélations à me faire, qu’il pourrait m’enseigner des choses... Tu parles ! A peine le dos tourné, il s’est jeté sur moi. J’ai bien failli y rester, d’ailleurs... »
« Comment tu as fait, alors ? »
« J’apprends vite ! La formule était très complexe, mais j’ai tâché de m’en rappeler du premier coup... Et puis, pour une raison que j’ignore, j’arrive bien mieux à me concentrer quand je suis en danger. J’ai traversé la réalité au moment où je commençais à manquer d’air... Évidemment, la formule n’était pas complète, et il a fallu que je fasse des recherches pour la reconstituer intégralement... C’a m’a pris un bon moment, j’ai erré entre les sraiths pour éviter de contracter une Marque trop voyante... Et puis il y avait ce côté amusant, revoir des gens et des situations alors qu’eux me découvraient pour la première fois... »
« Attends une minute... Tu as erré ? »
« Oui, Shaylon, rappelle-toi ! Il y a un décalage temporel d’un sraith à l’autre. En fait je suis tout de suite remontée, c’est-à-dire que j’ai traversé les réalités de façon à revenir en arrière, tout simplement parce que c’est plus difficile et, ainsi, j’espérais que Mulledy ne me suivrait pas. »
« Et alors, ça fait combien de temps que tu te balades comme ça ? »
« Je n’ai pas bien tenu les comptes. Approximativement dix lunes, je pense. »
Shaylon tombait des nues. Vala était déjà plus âgée que lui, mais il la retrouvait en plus ayant pris plus d’âge que lui. Dix lunes en une seule nuit, c’était impensable.
« Pourquoi, s’enquit-elle, ça fait combien de temps que vous êtes arrivés, vous ? »
« Combien de temps ? Nous avons débarqué la nuit dernière ! »
Vala esquissa une moue dubitative.
« Vraiment ? Ce n’est pas tout à fait en accord avec mes calculs... Enfin, il faut avouer que changer de réalité à répétition, ça fausse les repères... »
Shaylon la fixa un moment. Une question lui brûlait les lèvres, mais il avait peur de mettre la jeune fille en colère.
« Je peux te poser une question ? » avança-t-il finalement.
« Bien sûr. »
« Est-ce que tu es bien la Vala que j’ai connue ? Je veux dire, avec toutes ces histoires de réalités parallèles, tu sais... »
« Bien sûr que je suis ta Vala ! s’offusqua-t-elle. De toute façon, tu ne peux pas te tromper, je suis unique. C’est bien ce que t’a dit l’Oracle, non ? »
Le jeune homme acquiesça silencieusement. Non, ce n’était pas ce que l’Oracle lui avait dit. Il avait dit que Vala Aldwell était morte dans toutes les réalités. Et, à bien y réfléchir, en disant ceci, il voulait certainement parler de la vraie Vala, le bébé qui était mort en couche, puisque celle qu’il avait face à lui avait en quelque sorte usurpé sa place.
« Écoute, reprit Vala, si tu as un doute, pose-moi une question, quelque chose que moi seule pourrait savoir. »
« As-tu une soeur ? »
La jeune fille éclata de rire.
« C’est quoi cette question stupide ? C’est Leena qui ne me connaît que dans une réalité, pas le contraire ! »
« D’accord, alors... Quel nom t’ai-je inventé quand tu es apparue dans le champ de Levinge ? »
« Ah, ça, c’est facile ! Tu m’as appelée Mac Carthy. Pas de bol, d’ailleurs, il a fallu que tu tombes sur le nom de la seule voyante à des centaines de lieues alentour ! Tu ne le sais peut-être toujours pas, mais Orwenna Mac Carthy a été élève de l’Oracle. Heureusement que personne ne m’a demandé de faire une prophétie, à ce moment-là... »
Shaylon hocha la tête, quelque peu rassuré.
« Tu as changé », insista-t-il.
« C’est possible. »
« Avant, tu étais calme, introvertie. Et là, tu es tout feu tout flamme. Tu dis des choses que je n’aurais jamais imaginé entendre de ta bouche... »
« Tu vois, c’est ce que je te disais tout à l’heure : c’est drôle, la vie. En faisant ce voyage, j’ai pris du recul, j’ai gagné en confiance... Avant, je subissais ma vie, je me laissais faire par les autres, mais ces longues lunes d’errance solitaire m’ont forcée à redresser la tête... »
« Et ta maladie, alors ? »
Vala s’accorda une pause, avant de soupirer :
« Tu ne lâches jamais l’affaire, toi, hein ? Tu sais ce qu’il y a derrière les sraiths ? »
« Tu es encore en train d’esquiver ma question... »
« Non, au contraire, j’y réponds, mais c’est une histoire un peu compliquée. Tu sais que, plus on va loin dans les sraiths, et plus les choses changent ? Je veux dire, il n’y a pas que le décalage temporel : les gens changent, aussi. Au début, ils sont très semblables à ceux que nous connaissons et puis, plus on s’éloigne, plus ils deviennent différents... »
« Différents dans quel sens ? »
« Dans le sens où ils commencent à ne plus ressembler à des hommes et des femmes... Évidemment, il faut aller très loin pour constater ce phénomène, mais j’étais déterminée à me cacher le mieux possible de Mulledy et d’éventuels acolytes qui auraient pu me courir après, eux aussi... Et puis, il y avait la soif de découverte : il y avait quelque chose d’exaltant à me dire que j’allais toujours plus loin, là où aucun homme de mon monde n’était jamais allé. Plus je remontais, et plus c’était difficile, à la fois physiquement et mentalement, comme si un fil me maintenait attachée à mon monde d’origine et que je devais tirer dessus de plus en plus. Sur la fin, je ne pouvais pas rester plus de quelques heures, à peine le temps de me reposer et de repartir, tellement la Marque apparaissait vite... J’aurais pu y rester, surtout à cause de ma maladie qui n’arrangeait pas les choses... Mais j’étais décidée à me dépasser, et puis, je savais qu’il serait beaucoup plus facile de redescendre... »
« Et alors, quel rapport avec ta maladie ? »
« J’y arrive. J’ai fini par débarquer dans un monde où je me suis faite voir. J’étais prête à me défendre, mais il m’avait surprise alors que j’étais au plus bas de ma forme. Heureusement pour moi, il n’avait pas l’air hostile. »
« C’était un homme ? »
« Jaloux ? s’enquit Vala avec malice. Sérieusement, je ne saurais pas dire. Il ressemblait à un humain, mais cela faisait un moment que je n’arrivais plus à distinguer si les gens étaient homme ou femme... Peut-être même que là-bas, les gens sont tous du même sexe, qui sait... Toujours est-il qu’il avait l’air très intéressé par mon histoire. »
« Tu lui as tout dit ? »
« L’essentiel. Je me sentais faiblir à vue d’oeil et je commençais à me dire qu’il était grand temps que je rentre. En me voyant dans cet état, il a proposé de me soigner. J’ai d’abord refusé en expliquant qu’il suffisait que je reparte pour me reposer dans mon monde. Là, il m’a dit : vous avez mal compris, je parlais de vous guérir complètement. Il voulait m’enlever ma maladie, Shaylon, tu te rends compte ? »
La voix de Vala était vibrante d’excitation, comme le jeune homme ne l’avait jamais entendue auparavant.
« J’imagine », répondit-il simplement.
« Évidemment, tu ne sais pas ce que ça fait, de se traîner un handicap toute sa vie en sachant que ce sera comme ça jusqu’à la fin, et puis qu’un jour, pouf ! On te donne la possibilité de tout recommencer à zéro. »
« Tu as accepté ? »
« Penses-tu ! N’était-ce qu’à l’idée de pouvoir aller encore plus loin dans mon exploration, de pouvoir me délester de ce fardeau qui me pourrissait la vie ! Bien sûr que j’ai accepté ! »
Shaylon la considéra avec suspicion.
« Je suis content pour toi... Néanmoins, sans avoir la prétention de connaître les gens de ce monde lointain, ça a dû lui demander de soulever des montagnes... Ca m’étonnerait qu’il t’ait fait ça gratuitement, je me trompe ? »
Le jeune homme savait pertinemment que son insistance était guidée par une jalousie puérile, à voir les yeux de Vala briller en parlant de cet inconnu d’une réalité parallèle, à l’entendre raconter toutes ces histoires exaltantes là où lui n’avait fait que se traîner misérablement dans le désert, et dont la seule victoire consistait en le fait d’avoir retrouvé le chemin de Qasim. A cet instant, il se sentait minuscule, plus insignifiant que jamais ; et il en voulait à cette fille qu’il aimait pour sa fragilité et son innocence, d’être partie à l’aventure sans lui.
« Non, dit-elle, apparemment insensible à l’humeur de Shaylon. Ce n’était pas gratuit, en effet. Oh, je t’en prie, ne me regarde pas comme ça ! Ce n’était rien d’indécent, si c’est ça qui t’inquiète... »
« Quoi, alors ? »
Vala fixa le jeune garçon d’un air entendu.
« Je crois qu’il est temps de citer un précepte de sagesse kyunaserd... L’esprit a, comme le corps, besoin de temps pour digérer ; absorber trop d’informations d’un coup ne sert qu’à se rendre malade. »
« Tu esquives, soupira Shaylon. Et de façon décevante, en plus. »
« Si c’est tout ce que ça t’inspire... »
Le jeune homme se renfrogna, vexé. Il continua à marcher aux côtés de Vala pendant un long moment, espérant qu’elle reprendrait la conversation, mais il attendit en vain. Le voyage vers le sud se continua et, bientôt, on vit apparaître les collines fleuries et verdoyantes de Duun, qui remplaçaient peu à peu les terres arides et sablonneuses. Le climat redevenait plus doux, les jeunes gens commençaient à retrouver des parfums et des sons familiers. Shaylon s’était ouvert du changement d’attitude de Vala auprès des deux autres garçons, lui vendant le pot aux roses concernant sa maladie, plus par vengeance personnelle que par réel souci de partager des informations importantes. Cependant, ils avaient montré un intérêt assez limité à l’histoire de la jeune fille, tout à leur bonheur d’être rentrés chez eux et de pouvoir effacer toutes leurs mésaventures à mesure qu’ils revenaient sur leurs pas. Même Vala prenait du plaisir à discuter et plaisanter avec eux, faisant de Shaylon le rebut de la bande, le ronchon de service. Le jeune homme avait cette sensation étrange d’insatisfaction, comme à plusieurs reprises auparavant : les choses semblaient heureuses mais, au fond, il avait l’intuition qu’elles ne pouvaient se finir comme ça. Il y avait trop d’éléments non résolus dans le puzzle complexe qui s’était dessiné depuis ce fameux jour où il avait changé de sraith, trop de questions laissées sans réponse, et parmi elles, la plus ancienne, qui continuait à le narguer du fond de son esprit : que diable avaient-ils fait cette fameuse nuit du solstice pour atterrir dans une réalité différente ?
Comme la caravane s’arrêtait aux frontières du royaume, les jeunes gens durent avoir recours aux services d’autres marchands, qui fort heureusement se laissèrent facilement convaincre par le charme de Vala, et son assurance toute nouvellement acquise. A mesure qu’ils s’approchaient de Syr, une idée se mit à germer dans l’esprit de Shaylon. Alors qu’ils dormaient un soir dans une auberge de la grande ville, dite « du hérisson écrasé », il prit sa décision. Attendant que tout le monde soit endormi, il glissa subrepticement hors de la chambre, et se dirigea mine de rien vers le palais où l’Oracle prenait son congé. Son sang se glaça lorsqu’il croisa une patrouille menée par le commandant Ehnlota, avant de se rappeler que, dans cette réalité-ci, il n’était pas recherché par la milice royale de Duun. Le jeune homme avait bonne mémoire et n’eut guère de mal à retrouver le chemin qu’ils avaient emprunté pour s’échapper une semaine plus tôt. L’opération fut beaucoup plus simple qu’il ne le pensait, d’ailleurs, car, à sa grande surprise, le palais n’était presque pas surveillé.
Il finit par retrouver le salon où l’Oracle les avait reçus. Il ne savait pas tout à fait ce qu’il espérait trouver, mais quelque chose lui murmurait à l’oreille que l’homme détenait beaucoup plus de vérités qu’il ne voulait bien en avouer. S’il se faisait prendre, il n’aurait qu’à prétexter être un servant du palais, que l’Oracle, qui semblait ne rien se refuser, avait mandaté pour veiller à ses besoins au cours de la nuit ; et puis, au pire, Vala pourrait toujours aller de réalité en réalité pour s’occuper de lui sauver la mise, elle qui était si forte.
« Bonsoir, jeune homme », fit une voix grave et claire à l’autre bout de la pièce.
Shaylon sursauta. Dans la pénombre de la nuit, il ne parvenait pas à distinguer qui que ce soit mais, visiblement, l’autre l’avait très bien vu.
« Quand on voit avec les oreilles, le manque de lumière ne dérange pas, reprit l’Oracle, comme pour répondre à l’interrogation du jeune homme. Détends-toi, je ne vais pas appeler la garde... Installe-toi, nous serons plus à l’aise pour discuter... »
« Vous m’attendiez ? »
« Bien sûr. Je suis tout de même l’Oracle, après tout ! Et comme je suis très serviable, je ne manque jamais de laisser un pense-bête dans la réalité qui suit... pour que mon autre moi sache à quoi s’attendre !
« Vous savez qui je suis, alors ? »
« Tu es un jeune homme en quête de réponses que tu ne peux trouver nulle part... du moins dans cette réalité ! »
« C’est le genre de discours que vous pourriez sortir à n’importe qui... »
« C’est vrai... Mais que veux-tu, je ne m’attache pas aux noms. Pour moi, les gens sont tous des brebis égarées qui gesticulent en tous sens, en espérant comprendre où essaie de les emmener le destin... »
« Pourtant vous vous souvenez bien du nom de Vala Aldwell, non ? »
« Ah, ça ! Mais je n’ai aucun mérite : c’est que tout le monde connaît le nom de Vala Aldwell ! »
« Comment ça ? »
L’Oracle, qui s’était tranquillement préparé un narguilé à fumer, inspira plusieurs longues bouffées, emplissant la pièce d’un parfum exotique.
« Lors de notre dernière entrevue, je n’ai pas pris le temps de te parler des voyageurs... »
« Notre dernière entrevue ? Je n’ai pas changé de réalité ? »
« Oh, cette réalité-ci, ou une autre, mon jeune ami, quelle différence, entre nous ? Moi-même j’en arrive à m’y perdre entre ce qui est déjà arrivé et ce qui est encore à venir... C’est pour ça que je prends régulièrement des vacances... Mon pauvre esprit humain n’est pas fait pour supporter le poids de tant de réalités à la fois. »
« J’ai besoin de savoir : vous ai-je rencontré dans cette réalité ? »
« Eh bien... je ne crois pas. De toute façon, quelle importance ? »
Pour Shaylon, cela avait toute l’importance du monde, mais il se voyait mal tenter de l’expliquer à l’Oracle, qui semblait planer à plusieurs lieues au-dessus de lui.
« Bref... On s’égare, on s’égare, revenons à nos moutons : les voyageurs. Il y a des gens, comme ça, qui traversent les réalités dans un sens, puis dans l’autre... Dans quel but ? Personne ne le sait vraiment. Même pas moi, qui puise ma connaissance de pouvoir lire dans des réalités qui sont en avance sur nous, car ces gens-là ne suivent pas le cours normal des choses : ce n’est parce qu’il sont là à un moment donné qu’ils s’y retrouveront dans la réalité suivante. »
Shaylon hocha la tête silencieusement.
« Pour cette raison, certaines personnes en ont peur. »
« Des personnes comme vous ? »
« Moi ? Pourquoi ? Non, je dois dire qu’ils m’amusent, plutôt. C’est vrai, il y a un Oracle de Duun dans chaque réalité, avec lesquels je suis capable de communiquer de façon implicite... alors pourquoi prendre la peine de faire un tel voyage ? »
« Qui, alors ? »
« Oh, des personnes de pouvoir, pour la plupart... certains mages, certains rois, certains simples paysans, même, qui généralement leur prêtent des traits affreux, et les appellent démons, monstres, diables... Bref, là n’est pas la question ; après tout, nous avons tous peur des choses que nous ne connaissons pas, pas vrai ? Le fait est que les voyageurs se sentent obligés de se cacher, ne serait-ce qu’à cause de l’histoire de la Marque, dont tu es au courant, je crois. Or donc, ces voyageurs sont des gens comme les autres, et parmi eux, il y a des personnes pacifiques, comme il y en a d’autres qui sont moins recommandables... »
« Ce serait un voyageur qui nous aurait fait traverser, moi et mon frère ? »
« C’est possible. C’est même probable dans la mesure où je ne sais rien de cet événement. »
« Vous êtes pourtant l’Oracle, non ? »
L’homme lâcha une bouffée de fumée en riant.
« Oui, je suis l’Oracle, mais je demeure avant tout un être humain. Comme je te le disais plus haut, les voyageurs agissent dans une réalité et pas dans les autres, ce qui rend leur activité presque impossible à déceler, même pour un troisième oeil expérimenté. T’es-tu déjà posé la question de ce que tu ferais si tu pouvais voir tout ce qui doit t’arriver à l’avance, mon garçon ? »
« Ce genre de problème me donne très vite mal à la tête... J’imagine que, si je savais tout à l’avance... je ne ferais plus rien. De connaître toutes les conséquences de mes actes possibles, j’aurais trop peur même de respirer. »
« Sage réponse, mon garçon, apprécia l’Oracle. Eh bien, tu vois, telle est la quête de certains voyageurs : profiter du décalage temporelle entre les différentes réalités pour aller et venir dans l’avenir et le passé, et ainsi espérer changer le cours des choses. Te rends-tu compte de ce pouvoir ? Revenir en arrière pour changer ce qui a mal tourné ? Avoir la possibilité d’explorer toutes les choses que tu aurais pu faire, au lieu de te retrouver confronté à un choix exclusif ? »
« A vrai dire, ça me fait plutôt peur. »
« C’est ça qui fait de toi une personne raisonnable. Certaines personnes ont le vice de vouloir tout savoir, tout connaître, et j’en fais partie... je peux dire que ça ne rend pas plus heureux. C’est aussi pour ça, je pense, que j’apprécie les histoires des voyageurs, ils mettent un peu de piment dans mon univers balisé à l’avance... Quoi qu’il en soit, certains se laissent dévorer par cette passion, et refaire le monde à leur image devient leur obsession insensée. »
« Quel rapport avec Vala ? Vous pensez qu’elle va devenir comme ça, elle aussi ? »
« Mon jeune ami, Vala Aldwell est la plus grande voyageuse de toute l’histoire de l’humanité, à tel point que son nom a dépassée les frontières des réalités et du temps... »
Shaylon secoua la tête, perplexe.
« Je ne comprends pas... Elle vient juste d’apprendre à traverser les sraiths, comment a-t-elle pu devenir célèbre en si peu de temps ? »
« Eh bien, mon cher, c’est là qu’il va falloir se creuser les méninges. Tu sais qu’en remontant les réalités, on remonte aussi le temps ? Imaginons que l’on puisse aller loin, très loin... Dans l’absolu, il serait possible de remonter à des années dans le passé, dans une réalité extrêmement différente de celle que l’on connaît. Tu es d’accord ? Bien. Maintenant oublions un peu notre perspective nombriliste, et imaginons-nous très loin au-dessus des autres réalités. Ainsi, par exemple, quelqu’un qui deviendrait célèbre dans dix ans pourrait revenir dans son propre passé, et retrouver le monde tel qu’il était à une époque où il n’était qu’un sombre inconnu. »
« Vous voulez dire que Vala deviendra célèbre dans plusieurs années ? Vous voulez dire... qu’elle vient du futur ? »
« Oh, ne t’en fais pas, celle que tu connais est bien à sa place. Mais si, comme tu le dis, elle a déjà commencé à traverser les réalités, ce n’est qu’un début : elle sera capable d’aller extrêmement loin, plus loin que n’importe quelle créature vivante, et viendra un temps où elle sera la voyageuse la plus respectée et crainte du monde – ou plutôt, des mondes. »
« Vous connaissez son futur, alors ? »
« Pas si vite, mon garçon... Cette réalité où Vala Aldwell est une femme redoutée est beaucoup trop loin pour mes pauvres yeux. Et, à vrai dire, je ne sais même pas qui elle est, et à quoi elle ressemble. Je sais simplement son nom, car tous ceux qui connaissent l’existence d’autres réalités l’ont entendu au moins une fois. »
« Comment savez-vous qu’elle est morte à la naissance, alors ? »
« Eh bien, c’est simple. Il y a de cela seize printemps, même si j’étais encore loin de nos préoccupations actuelles, le nom de Vala Aldwell m’était déjà parvenu, sous forme de rumeur en quelque sorte. Aussi, je n’ai pas manqué de m’intéresser de près à la famille Aldwell de Newcombe, lorsque j’ai su que la mère attendait une petite fille – tout en étant bien évidemment tout à fait ignorante de l’histoire qui nous concerne. Je me suis d’ailleurs empressé d’accepter la jeune Orwenna Mac Carthy, encore dans sa prime enfance, comme élève, afin de me rapporter régulièrement des informations à son sujet... »
« Vous vous êtes servi d’elle pour espionner les Aldwell ! » s’écria Shaylon, indigné.
« Oh, ma curiosité était bien innocente, comme je te l’ai dit, je fais partie de ces gens qui aiment être au courant de tout, et puis, je ne faisais pas semblant de lui enseigner ; alors, on peut voir ça comme un échange standard de bons services. En tout cas, l’affaire m’a intrigué de plus belle à la mort de l’enfant ; quant à cette Vala de remplacement, sortie de nulle part, que personne n’avait prévue, pas même moi... »
Shaylon allait ouvrir la bouche pour demander à l’Oracle comment cela était possible, mais il se rappela la réponse qu’il avait eue quelques minutes plus tôt, et tout à coup, la lumière se fit dans son esprit.
« Elle a été déposée par un voyageur ?! » s’écria-t-il.
L’Oracle sourit et hocha la tête.
« C’est très divertissant de discuter avec toi, mon jeune ami. Tu as l’esprit vif, c’est appréciable... J’imagine que tes aventures t’ont donné matière à réfléchir, mais cela n’enlève rien à ton mérite... Je pense, en effet, qu’un voyageur, pour une raison que l’on ignore, a décidé de laisser cet enfant à peine né à cet endroit et à ce moment-là. Cette personne savait-elle qu’elle était en train de créer la grande et terrible Vala Aldwell ? Je ne saurais le dire. Dans tous les cas, il est rassurant de voir que la jeune fille a grandi auprès de gens bons et intelligents comme toi... »
Il y eut un long silence. Shaylon tournait et retournait les éléments dont il disposait dans sa tête. Le puzzle était toujours loin d’être complet mais, pour la première fois, il pouvait mettre de façon certaine un nom sur la figure centrale de cette énigme : Vala. Assurément, toutes leurs aventures prenaient leur source dans le destin de la jeune fille, et il se demandait si c’était plutôt encourageant, ou bien annonciateur des pires ennuis. Car, derrière le nom de Vala Aldwell apparaîtrait toujours celui de Shaylon O’Connor.
« Vous avez dit : la terrible Vala. Qu’a-t-elle de si terrible ? »
« Je ne le sais pas vraiment... Il semble que notre réalité ne soit en quelque sorte qu’un arrêt pipi pour elle ; à moins qu’elle ne soit tellement forte, qu’elle parvienne à transformer les choses à l’insu de tous. »
« C’est ça qu’elle fait ? Elle essaie de changer le monde ? »
« C’est ce qu’on dit. Mais, pour une fois, je ne puis me baser que sur des ragots... »
« Les ragots disent-ils si elle est mariée ? » s’enquit Shaylon, une lueur d’espoir dans les yeux.
L’Oracle éclata de rire.
« Mon garçon, quand une légende naît autour d’un personnage, elle ne raconte pas ce genre de futilité... même quand cette légende vient d’une autre réalité ! »
Le jeune homme se renfrogna. La fatigue commençait à le gagner, et son cerveau, en ébullition, avait la volonté de trouver des réponses, mais ne parvenait plus à attraper les questions qui se pressaient à sa porte. Il laissa son esprit divaguer pendant un temps qui lui parut une éternité, les yeux se fermant tout seuls, pendant que l’Oracle fumait tranquillement. Finalement, Shaylon trouva la force de se lever, et dit :
« Merci. »
« De rien, mon jeune ami. Reviens quand tu veux. Tu es un ami de l’Oracle de Duun. »
« Vous avez eu une drôle de manière de me le montrer, en laissant le commandant nous emmener et nous pendre, moi et mes amis ! » répliqua Shaylon d’un ton accusateur.
« Je ne suis pas un ami ordinaire. Je suis oracle. Ne juge pas une action par elle-même, mais plutôt par la fin à laquelle elle te mène... »
* * *
Quelques jours supplémentaires passèrent avant leur retour à Newcombe. Personne n’avait remarqué l’escapade de Shaylon lors de la nuit à Syr, et il avait retrouvé l’insouciance habituelle de ses camarades, comme avant. Mais il ne boudait plus, au contraire : il bouillait plutôt d’excitation et de frustration que ses acolytes ne soient pas d’humeur à partager ses réflexions sur les révélations de l’Oracle. Il n’avait plus ce ressentiment à l’égard de Vala, au contraire : il sentait qu’il était de son devoir de la protéger, sinon des autres, au moins d’elle-même. Il tirait une grande fierté de s’être fait complimenter par l’Oracle, et aussi de savoir en secret des choses que la jeune fille ignorait. Il se prit à penser que quelque part, lui aussi faisait partie de ces gens maniaques de la connaissance.
C’est donc dans la bonne humeur, et le soulagement général, que les exilés furent accueillis dans leur village natal. La mère des frères O’Connor les couvrit de baisers et de larmes, tandis que leur père les étreignit avec force, réprimant pudiquement des sanglots d’émotion. Dunmore retrouva lui aussi ses parents, elle pleurant comme une madeleine avec des vagissements disgracieux, lui menaçant le monde entier des pires représailles s’il apprenait que l’on avait touché à un cheveu de son fils. Vala, quant à elle, fut fêtée à grands renforts de cris par sa soeur ; son père dut patienter le temps de réanimer sa femme, qui s’était évanouie sous le choc.
Il fut donc décidé sur-le-champ d’organiser une grande fête, et jusqu’à très tard l’on dansa et l’on but. Dunmore prit grand plaisir à raconter à qui voulait l’entendre ses glorieux faits d’armes, enjolivant la réalité à tours de bras pour transformer leurs pires moments de débâcle en exploits épiques ; ainsi, si l’on oubliait qu’il avait une fâcheuse tendance à se mettre en avant dans ses contes, ceux-ci faisaient de bien meilleurs souvenirs que ce qui s’était effectivement passé. Brannon adopta une attitude similaire, mais se consacra tout entier à Leena, trop heureux de retrouver la « vraie », plutôt que celle qui était amoureuse de Shaylon. Celui-ci put profiter de la présence de Vala toute la soirée, car elle resta près de lui, ne le quittant brièvement que pour accorder quelques danses, par politesse. Aux quelques téméraires qui voulaient passer un moment en tête à tête avec elle, elle répondait invariablement qu’elle avait déjà un compagnon. Elle ajouta même, à l’adresse d’un jeune homme particulièrement insistant : « Je n’ai pas de raison d’accepter d’autre compagnie que celle de Shaylon O’Connor, il n’y en a pas de meilleure de toute façon. » Ces paroles firent chaud au coeur du garçon, qui se sentait terriblement bien. Il se rappelait les moments intimes qu’il espérait passer avec Vala lors de la fête du solstice, et ne pouvait s’empêcher de s’étonner en constatant à quel point ceux-ci lui apparaissaient futiles à cet instant. Il n’était pas le soupirant de Vala, il était bien mieux : il était son ami d’enfance, son protecteur attitré, le seul à Newcombe à savoir à quel destin elle était promise, ce qu’elle représentait non pas pour lui, ni pour sa famille, ni pour le village, mais pour le monde entier – les mondes, comme l’avait si bien dit l’Oracle. Il était à l’épicentre d’événements extraordinaires et potentiellement terribles, et avait le pouvoir d’influer sur eux. Car le coeur du volcan lui faisait confiance.
Alors que la nuit était bien avancée, les villageois commençaient à déserter la place publique les uns après les autres. Shaylon proposa finalement de raccompagner Vala, ce qu’elle accepta avec un sourire.
« Tu es beaucoup plus chaleureux, ces derniers jours », dit-elle pendant qu’ils marchaient.
« Tu trouves ? » demanda Shaylon, faussement étonné.
« Oh, oui ! Il s’est passé quelque chose ? »
« Pas vraiment... J’ai eu... comme un déclic. »
« Eh bien, ravie que ce déclic ait eu lieu, la fin du voyage en aurait été gâchée autrement, et cette belle soirée aussi. »
Le jeune homme acquiesça et soupira d’aise.
« Dis, Vala... Qu’est-ce que tu comptes faire ? »
« Comment ça, qu’est-ce que je compte faire ? »
« Tu sais voyager dans les réalités, maintenant... Tu vas peut-être vouloir retourner en exploration, non ? Et puis, sans vouloir être rabat-joie, il y a peut-être toujours Mulledy qui te poursuit... »
« Je ne pense pas... Je suis comme une goutte d’eau dans la mer pour lui... Et puis, si jamais il me retrouve, tu seras là pour me protéger, pas vrai ? »
« Oui, je serai là. »
Ils firent quelques pas de plus en silence.
« Je ne sais pas si j’aimerais repartir, reprit finalement Vala. Explorer d’autres mondes est exaltant mais, comment dire... c’est comme être dans un rêve, avec des gens que l’on connaît parfois, mais sans que ce soient les mêmes... Aller dans d’autres réalités, c’est un peu fuir la sienne... sans compter que c’est dangereux. »
« Je comprends. »
Au fond de lui, Shaylon était soulagé que Vala voie les choses ainsi. A ce moment, il voyait très mal l’adjectif « terrible », qu’avait choisi l’Oracle, la qualifier. Il hésita un instant, avant de se lancer :
« Si jamais tu repars... »
« Oui ? »
« Tu m’emmèneras avec toi ? »
La jeune fille le fixa un moment, comme pour jauger le sérieux qu’il avait mis dans ce propos. Puis son visage s’illumina, ses joues rosirent, et elle répondit :
« Oui. Je ne partirai pas sans toi, promis. Après tout, dans cette réalité ou dans une autre, j’aurai bien besoin de toi pour me protéger, pas vrai? »
Shaylon hocha la tête et sourit à son tour. Au regard qu’ils échangèrent à cet instant, il sut qu’ils venaient de signer un pacte indéfectible, et cette certitude l’emplit de joie et de sérénité.
La réjouissance fut cependant de courte durée car, alors qu’ils tournaient au coin de la rue qui menait à la maison des Aldwell, les deux jeunes gens tombèrent nez-à-nez avec une vision singulière. Shaylon fronça les sourcils. Ce qu’il avait devant lui ressemblait superficiellement à un humain. Mais, à la masse de poils qu’il avait sur le corps, à ses membres atrophiés et aux cornes qui surplombaient son visage, il était clair qu’il s’agissait d’une créature monstrueuse. Elle se tenait debout, le dos courbé, face à la porte de la maison, fixant Brannon qui se trouvait face à elle, les jambes tremblantes et les yeux exorbités. Quand il vit son frère arriver, il se tourna vers lui et leva un bras chancelant pour pointer le monstre du doigt, et balbutia :
« Lee... Lee... Lee... ! »
Il n’en fallut pas plus à Shaylon pour comprendre que quelque chose était arrivé à Leena. Vala, de son côté, avait pâli, et son visage affichait une expression de colère farouche alors que la créature lui souriait. Les lèvres de celle-ci remuèrent, et on entendit une voix rocailleuse dire, dans un souffle :
« Tu n’as pas oublié ta promesse, j’espère... »
Puis, d’un seul coup, le monstre disparut. Pas comme s’il s’était caché, mais plutôt comme s’il s’était fondu dans la lumière ambiante. A un instant, il était là, et celui d’après, il n’y était plus, tout simplement, sans aucune transition. Brannon se prit la tête entre les mains et hurla :
« Bon dieu ! Mais qu’est-ce que c’était que ce truc ?! »
Shaylon se doutait qu’il s’agissait de la créature dont avait parlé Vala, qui lui avait vendu la guérison de sa maladie. Tout à coup, il regrettait de ne pas en avoir parlé plus en détail. Et il commençait à en vouloir à la jeune fille de ne pas lui avoir dit comment elle l’avait payé. Se tournant vers elle, il s’aperçut qu’elle semblait bouillir intérieurement. Pas de douleur, mais simplement de haine, pure et simple, une expression pure qui se lisait très clairement sur son visage tout aussi pur. Il songea subrepticement que la Vala d’avant aurait été inquiète, triste, qu’elle aurait sans doute pleuré.
Sans le regarder, elle déclara froidement :
« Eh bien, Shaylon, il semble que le moment de m’accompagner ne soit arrivé plus tôt que prévu. »
Pressé de quitter ce monde au plus vite, le groupe décide de suivre l'idée de Vala et d'aller à la rencontre de la personne en question qui se trouve être son maître magicien. Cependant, la clé pour rentrer n'est pas gratuite et l'un d'eux devra se sacrifier pour les autres en restant dans ce monde.
Une ambiance pesante régna sur le petit groupe durant son voyage, et la chaleur qui se faisait de plus en plus écrasante à la fois à mesure que la saison avançait, mais aussi qu’ils pénétraient de plus en plus loin vers le nord, n’aidait en rien au réconfort. Vala avait suggéré d’aller rencontrer son ancien maître de magie qui, d’après ce qu’elle avait pu apprendre, avait mené des expériences sur les sraiths, qui avaient cependant été arrêtées depuis.
« Je me vois mal rester à Syr, avait plaidé Brannon d’une voix mal assurée, ou même où que ce soit à Duun. »
« Tant mieux, alors, parce qu’il s’est exilé ailleurs. »
« Où ça ? »
« Si j’en crois les rumeurs que j’ai pu glaner, il serait maintenant à Qasim, dans le royaume d’Alduk. »
« Tu veux aller à Alduk ? Tu sais que c’est une dictature militaire ? » avait avancé Dunmore avec une moue dubitative.
Shaylon ne savait pas d’où Mills tenait de telles connaissances en géographie, matières peu affectionnée à Newcombe, mais elles semblaient être correctes, car Vala avait hoché la tête lentement.
« Je sais... Mais là où ailleurs, nous sommes des ennemis de ce sraith... C’est un peu comme si le monde entier était une dictature militaire élevée contre nous. »
Les jeunes gens s’étaient regardés, et l’argument de Vala, sans appel, avait mit fin à la discussion. Après tout, quitte à être pourchassés, autant l’être dans un environnement où ils n’étaient pas encore connus, et où ils avaient une chance de rencontrer quelqu’un qui pourrait les aider. Avec l’argent astucieusement récupéré par Brannon sur les corps des gardes qu’ils avaient abattus, ils s’étaient achetés des vêtements amples et sombres dans lesquels ils pouvaient facilement se dissimuler. Ils avaient également cru utile de se payer des armes, et ils avaient désormais tous une épée à la ceinture, hormis Vala qui n’avait accepté qu’un petit poignard, et dont aucun des trois garçon n’avait réussi à déterminer où elle l’avait caché. Dunmore avait été déclaré responsable de faire ces quelques emplettes car, se rappelant les conseils de l’Oracle, Shaylon avait expliqué que c’était lui qui avait la marque la plus ténue, son arrivée dans ce monde-ci étant la plus récente. Les choses se passant relativement bien, il avait gardé ce rôle d’éclaireur et d’ambassadeur, dont il s’acquittait plutôt pas mal, après tout, grâce à sa langue bien pendue, et dont il tirait une grande fierté, s’imaginant ainsi être le meneur du groupe. Shaylon n’appréciait pas forcément de lui donner ainsi de l’importance, d’autant qu’il savait pertinemment que ce n’était qu’une question de jours avant que les gens le rejettent, tout comme eux, mais étrangement, le comportement de Dunmore au quotidien en était devenu supportable. Vu la situation de crise qu’ils traversaient, un peu d’humour et d’insouciance n’était pas de refus, même s’il n’était pas forcément dispensé avec délicatesse et parcimonie.
La question du couchage fit encore l’objet de tensions presque palpables ; cependant, Vala éluda bientôt le problème en proposant de dormir à la belle étoile. De toute façon, ils n’étaient pas en sécurité dans les auberges, alors autant trouver des endroits peu fréquentés pour être tranquille. Les frères O’Connor n’avaient pas tardé à approuver ; Dunmore, quant à lui, avait considéré avec envie les locaux de l’auberge où ils mangeaient ce soir-là, celle dite « de l’écureuil malicieux », avant de se renfrogner. C’est ainsi qu’il se retrouvèrent à camper dans un sous-bois, autour d’un maigre feu. Shaylon, pas spécialement rassuré, s’assoupissait, puis se réveillait au moindre bruit. Aussi fut-il le seul à entendre les sanglots de Vala, alors que la nuit était déjà bien avancée et que l’air ambiant était gelé. Le jeune homme resta allongé un moment, hésitant quant à la conduite à tenir. Puis il se décida, et alla se coucher face à elle. Emmitouflée dans sa cape, seule une partie de son visage était visible. Elle fixa Shaylon avec des yeux vides.
« Ca va ? » demanda le jeune homme, pas très inspiré.
Vala resta silencieuse pendant un long moment. Puis, entre deux sanglots, elle laissa échapper un rire nerveux.
« Tu vois, c’est ça mon problème, dit-elle tristement. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais jamais quoi dire. »
« Ce n’est pas vrai... Tu as toujours des réponses à nos questions. »
« Je ne parle pas de ça, Shaylon. Je parle de sentiments. Je ne sais pas dire ce que je ressens. Tu veux que je te réponde, ce que j’aurais dû te répondre le soir du solstice ? »
Le jeune homme hocha la tête.
« Tu es un garçon bien, Shaylon. Mais je ne peux pas t’aimer... Pas parce que tu n’es pas assez bien pour moi, ou que sais-je... Mais parce que je ne sais pas aimer. Mon coeur est dur comme la pierre, froid comme un jour d’hiver. C’est toi qui mérites mieux que moi. »
Ce fut au tour de Shaylon de ne pas savoir quoi dire. Il fixa les yeux clairs de Vala, embués de larmes. Il avait du mal à croire que la fille radieuse et inaccessible qu’il avait connue à Newcombe était aujourd’hui en train de pleurer sous ses yeux, si fragile, si vulnérable... Poussé par une envie soudaine, il posa la main sur sa joue humide, la glissa dans sa nuque, et approcha son visage pour déposer un baiser sur ses lèvres. La sensation fut très différente de celle que lui avait donnée Leena : en effet, dans sa façon d’embrasser, la jeune fille mettait de la passion, de l’incertitude, de la sensibilité... En revanche, Vala restait immobile, impassible, crispée, faisant de ce premier baiser une expérience embarrassante plutôt qu’agréable.
Le jeune homme s’écarta et s’allongea sur le dos, pensif. Il avait longtemps rêvé de prendre Vala dans ses bras, de la serrer, de sentir son coeur battre contre le sien, ses mains lui caresser la peau, sa bouche lui murmurer des mots doux à l’oreille. Tout à coup, alors qu’il venait de briser le dernier rempart qui le séparait de son fantasme, il se rendait compte que celui-ci n’était qu’illusion. Il n’était pas amoureux de Vala ; il était amoureux d’une fille imaginaire, qui aurait seulement les traits de Vala, mais un caractère qu’elle n’avait pas... Le caractère de Leena.
Il se retourna aussitôt pour écarter cette pensée dérangeante.
« Je suis désolée, soupira Vala. Tu m’en veux ? »
« Non, non » répondit sèchement Shaylon.
« Je... Je peux répondre à tes autres questions, si tu veux... »
« Vas-y. »
Vala marqua une pause pour rassembler ses idées.
« Je ne connais pas mes vrais parents. Maman et papa – enfin, les parents de Leena, si tu préfères – m’ont expliqué que je n’étais pas leur vraie fille, mais c’est tout. Ils m’ont raconté que, le soir de ma naissance – enfin, la naissance de Vala, la vraie – papa est sorti faire un tour, comme il ne se sentait pas bien... et c’est là qu’il m’a trouvée. »
« Comme ça, dans la nature ? »
« Eh bien... il ne m’a pas vraiment de donné de détail... Tu sais, je n’ai pas de souvenir de ce moment-là... »
« Possible, n’empêche qu’on ne trouve pas un bébé comme ça, par terre... Surtout en plein hiver... »
« Il m’a dit qu’il m’a trouvée à leur porte, comme un enfant abandonné... Et quand leur fille est morte, ils se sont consolés en me prenant à la place et en m’appelant comme elle, Vala... Les villageois n’y ont vu que du feu, seuls mes parents, et la sage-femme, bien entendu, sont au courant... »
Elle s’interrompit un instant, comme si elle hésitait à continuer.
« Ca m’a toujours semblé étrange, c’est comme si... Comme si la personne qui m’a déposée à la porte des Aldwell savait que leur fille allait mourir, et qu’ils voulaient leur en offrir une autre à la place... »
En temps normal, Shaylon aurait soupiré devant une hypothèse aussi fantaisiste, mais depuis quelques semaines, il n’était plus vraiment sûr de rien. Une question lui vint alors :
« Si c’est le cas, pourquoi n’est-ce pas arrivé dans ce monde-ci ? »
« Je ne sais pas. Je n’ai entendu parler des sraiths que par hasard, en entendant des bribes de conversations de mon maître. Les choses qui s’y passent diffèrent visiblement de l’une à l’autre, mais je ne sais pas dans quelle mesure. Peut-être qu’il y a un monde où Vala n’est pas morte du tout... »
« Non, objecta Shaylon. L’Oracle nous a confirmé que tu étais... Enfin, que celle qui aurait dû être Vala était morte dans toutes les réalités possibles. »
« Ah... ça veut peut-être dire que les choses sont très semblables d’un sraith à l’autre, alors... »
« Mais ça ne nous dit toujours pas pourquoi tu es là. »
« Tu préférerais vivre dans ce monde, où tu ne m’aurais pas connue ? »
Désarçonné par la question, Shaylon se retourna, et considéra le visage de la jeune fille, misérable comme jamais. Il se rappela les longues nuits passées à rêver d’une étreinte avec elle. Il se rappela l’excitation ressentie la nuit du solstice, avant d’aller lui parler. Il se rappela le baiser morne et totalement dénué de passion qu’ils avaient échangé quelques minutes plus tôt. Et puis il songea à Leena, la Leena qui n’avait jamais connu de soeur, à ses avances maladroites, à son énergie et sa spontanéité, à la tendresse avec laquelle elle s’était occupée de lui, à son souffle chaud se mêlant au sien... Et enfin, le souvenir de Leena agonisante, les fixant avec des yeux fous de haine, s’imposa à lui.
« Non, dit-il finalement. Je ne serais pas le même, sans toi. »
Vala esquissa un sourire fatigué.
« Moi non plus, je ne serais pas la même, sans toi. »
Les deux adolescents se turent et se fixèrent pendant un moment. Perdu dans ses pensées, Shaylon ne s’aperçut pas que ses yeux étaient en train de se fermer. Il y avait quelque chose dans leur conversation qui le chagrinait, comme une incohérence quelque part, un élément qui n’avait rien à faire là, le narguant sournoisement, sur lequel il n’arrivait pas à mettre la main, même en retournant le problème dans tous les sens. Son interrogation resta sans réponse et l’accompagna jusque dans les bras de Morphée.
* * *
Les jeunes gens passèrent les jours suivants à chevaucher sous le soleil, tâchant de suivre les rivières pour avoir toujours à boire, autant pour eux que pour leurs chevaux. La tâche était d’autant plus délicate qu’il leur fallait éviter les villes et les grands chemins, ce qui les forçait à faire de grands détours. Shaylon pensait avec ironie qu’il était bien la peine de voyager aussi loin sans pouvoir visiter un peu. Bientôt il n’y eut plus de forêts, plus de villes, rien qu’une immense étendue de terre desséchée par le chaleur, sillonnée par un fleuve que suivait l’unique route. N’ayant plus le choix, les jeunes gens continuèrent le long de cette voie, essayant de se faire petits face aux quelques caravanes marchandes qu’ils croisèrent – et ce d’autant plus que, terrassés par la chaleur, ils avaient dû se résoudre à délaisser leurs grandes capes durant la journée. Les conducteurs des caravanes les ignoraient royalement, visiblement bien plus préoccupé par la bonne marche de leurs animaux, et par l’intégrité de leurs marchandises. Les jeunes gens restaient tout de même sur leurs gardes, et Shaylon avait pu se féliciter d’avoir gardé leurs vêtement chauds car, paradoxalement, plus le jour se faisait chaud et plus la nuit devenait glaciale.
Une bonne semaine de voyage leur fut ainsi nécessaire pour atteindre la ville de Qasim. Le moral n’était pas au plus haut, mais le fait que les autochtones ne les regarde pas de travers les avait quelque peu relaxé, et atteindre finalement leur destination après un si long voyage était à la fois une victoire et un soulagement. Dunmore proposa une bonne pinte d’hydromel pour fêter l’événement et, malgré de nombreuses réticences de prime abord, les autres se laissèrent séduire et acceptèrent finalement. Se mettant en quête d’une auberge, ils ne tardèrent pas à comprendre que la ville était en réalité protégée par un mur d’enceinte, strictement gardé par des soldats qui contrôlaient minutieusement chaque allée et venue. Tout autour s’étendaient des étals divers tenus par des marchands zélés qui n’hésitaient pas à haranguer les passants, des habitations de fortune qui semblaient avoir été construites à la hâte, des enfants courant bruyamment en tous sens et chipant des bourses par-ci par-là. Pour Shaylon, cela ne faisait aucun doute : la périphérie de Qasim était un quartier pauvre, là où s’entassaient tant bien que mal tous ceux qui ne pouvaient pas franchir le mur d’enceinte.
« On peut peut-être se faire passer pour des marchands, comme ceux qu’on a croisés en route », suggéra Brannon.
Son grand frère secoua la tête.
« Les gardes ne sont pas stupides, ils vont demander à inspecter notre cargaison... Par contre il vaut peut-être mieux descendre de nos chevaux, pour éviter de trop attirer l’attention... »
En effet, même à pied, les regards se tournaient sur le passage des trois jeunes gens. Mais Shaylon ne détectait pas de réelle hostilité dans ces regards : plutôt de la surprise, de l’incompréhension, ainsi qu’une lueur d’intérêt, plus particulièrement dans ceux des marchands. Certains murmuraient en les fixant, échangeant des mots dans une langue que le jeune homme ne comprenait pas. Avisant un vendeur de boissons au détour d’une allée, Dunmore esquissa un grand sourire et le héla amicalement. Fort heureusement, celui-ci parlait la langue de Duun, et put lui expliquer que l’hydromel était ici une boisson très rare qui se payait à prix d’or.
« Mince, grimaça le jeune homme. Si j’avais su, j’aurais emporté un tonneau ou deux de Newcombe ! »
Et il partit d’un grand rire à sa propre plaisanterie, qui fut reprit en choeur par le marchand, soucieux de faire ami-ami- avec la clientèle. Finalement, ils commandèrent trois coupes d’une bière très sombre – Brannon, en raison de son jeune âge, s’était fait catégoriquement refuser l’alcool, à son grand dam – et au goût très prononcé. Shaylon ne l’aimait pas vraiment, mais il apprécia le breuvage pour ce qu’il symbolisait : leur arrivée sains et saufs aux portes du royaume d’Alduk.
Comme c’était la fin de l’après-midi et que personne dans le petit groupe n’avait idée de la façon à laquelle ils pourraient entrer dans le centre-ville, ils décidèrent de se mettre en quête d’un endroit pour dormir. Ils finirent par trouver le seul endroit qui pouvait s’apparenter à une auberge par ici, une sorte de refuge avec des grands dortoirs. Jugeant que les indigènes étaient pour l’instant plutôt accueillant, ils s’autorisèrent à dormir ici pour la nuit, plutôt que de retourner dans le désert glacé. Ils utilisèrent le lavoir qui se trouvait à l’extérieur pour décrasser un peu leurs vêtements, et aussi leur corps couvert de sueur. Une fois que les garçons eurent fini, il laissèrent la place à Vala, à qui Dunmore lança d’une voix déterminée :
« Baigne-toi tranquille, je surveille ces deux-là en attendant ! »
Brannon, outré, se précipita vers lui pour le frapper au visage, mais Dunmore, plus rapide, esquiva, et les deux se lancèrent dans une lutte acharnée au milieu de laquelle Shaylon dut intervenir.
« On n’a vraiment pas besoin de ça pour se faire remarquer, vous deux. »
« Oh, ça va, le stressé... Tu vois bien qu’il y a personne ! »
« Ce n’est pas une raison. »
Dunmore fixa Shaylon avec insolence, cherchant une répartie cinglante à lui décocher. A cet instant, un cri étouffé se fit entendre. Les trois garçons tournèrent la tête. Les bruits venaient du lavoir. Le sang de Shaylon ne fit qu’un tour. Il se précipita vers l’avant, et s’arrêta net en voyant Vala, les épaules nues, se débattant dans les bras d’un homme qui la maintenait fermement, tentant de la faire taire.
« Hé, vous ! s’écria Dunmore. Lâchez-la tout de suite ! »
« Arrête, Dunmore, souffla Shaylon, les dents serrées. Il a un couteau. »
En effet, l’homme tenait à la main une lame, plutôt petite, mais qui semblait effilée comme un rasoir. Il fixa les trois arrivants avec un air de défi. Shaylon soutint son regard. Il avait le visage triangulaire, les traits creux, le crâne drapé dans une sorte de turban noir, et une robe de la même couleur.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
« Nous sommes de simples marchands... » commença Dunmore avant que les autres aient pu l’empêcher de parler.
L’homme cracha par terre et raffermit sa prise sur Vala, qui gémit péniblement.
« Je te déconseille de te foutre de moi, blanc-bec. Je sais reconnaître les gens qui ont la Marque. Alors maintenant, dites-moi ce que je veux entendre, sinon la belle y passe ! »
Dunmore ouvrit la bouche, mais Brannon lui marcha aussitôt sur le pied. Shaylon saisit cette occasion pour répondre à sa place.
« Nous venons de Newcombe... Nous cherchons un moyen pour rentrer dans notre monde... »
« A Qasim ? Alors que vous venez de Duun ? »
« Nous cherchons le mage qui a enseigné à la jeune fille que vous tenez... Si vous la lâchez, elle pourra peut-être vous en dire plus... »
L’homme ne la lâcha pas, mais la retourna face à lui, le couteau sous le nez. Shaylon fit signe à ses acolytes de s’approcher lentement avec lui.
« Je... Je... Je m’appelle Vala Aldwell... Je cherche le maître-mage Mulledy qui m’a enseigné le kyunaserd, il y a de cela plusieurs années... »
Les yeux de l’homme s’agrandirent aussitôt.
« Vala ? » demanda-t-il, incrédule.
« Quoi ? C’est lui ? » s’exclama Dunmore.
L’homme lâcha Vala et recula d’un pas, lorgnant la jeune fille d’un oeil incertain. Celle-ci ne s’était pas départie de son regard inquiet.
« Maître ? »
« Venez avec moi. Allons nous trouver un coin plus tranquille. »
La petite troupe suivit l’homme à travers un dédale de rues, jusqu’à une série d’escaliers qui menaient sous terre. Ils débouchèrent dans une sorte de cave, où régnait une ambiance festive, chargée de rires, de chants et d’alcool frelaté. Les gens fixaient le mage avec surprise, dévisageant ses suivants, et celui-ci les foudroyait du regard pour leur signifiait qu’il valait mieux pour eux se mêler de leurs affaires. Ils descendirent un autre étage et, au bout d’un couloir, trouvèrent une pièce avec quelques couches de fortune, de qualité encore moins bonne que là où les jeunes gens avaient prévu de coucher. L’homme saisit une carafe qui traînait non loin et en vida le contenu d’un trait.
« Alors ? » dit-il finalement.
« Alors, quoi ? » rétorqua Dunmore d’un ton agressif.
Vala s’avança et expliqua leur situation.
« Nous sommes arrivés d’un autre sraith, par un moyen que nous ignorons, et il nous faut y retourner au plus vite. »
« Oui, évidemment... la Marque, hein ? C’était un truc qu’on avait pas vu venir, au temps de nos expériences... »
« Ces expériences, demanda Shaylon, elles portaient sur quoi ? »
« Eh bien, sur les sraith ! Les sraith, et tout ce qui y touche, s’entend, de près ou de loin... »
« Pourquoi avez-vous arrêté ? Et pourquoi vous être exilé dans ce trou à rat ? »
Le mage fixa Shaylon avec colère.
« Parce que tu crois que j’ai choisi ce destin, morpion ? Tu me prends pour qui ?! J’étais l’un des mages les plus respectés du royaume de Duun ! »
« Justement, monsieur, c’est bien pour ça que je pose la question. »
« Eh bien, figure-toi que les expériences ont été interdites. On m’a banni comme un vulgaire hérétique. »
« Interdites ? Pourquoi ? »
L’homme s’esclaffa.
« Sans doute l’Oracle voulait-il préserver son exclusivité... dans tous les cas, on s’est fait royalement entuber... Si j’avais su... Mais revenons-en à vous, je n’ai pas de temps à perdre. »
« Vous pouvez nous faire passer ? » demanda Vala, les yeux remplis d’espoir.
« Vous faire passer, oui... Mais dans quel état, aussi ? »
Le mage partir d’un rire tonitruant et vida le reste d’une autre carafe.
« Vivants, si possible », maugréa Brannon.
« Eh bien, je ne vais pas y aller par quatre chemins, les enfants. Changer de sraith, ça ne se fait pas tout seul... »
« On s’en doutait un peu, à vrai dire, c’est pour ça qu’on est venus vous voir... »
« Non, non. Je veux dire, ça ne se fait pas tout seul au sens propre du terme ! Pour que vous puissiez passer, l’un de vous doit rester. »
Les deux frères O’Connor tournèrent les yeux vers Dunmore, qui fit un grand geste négatif de la main.
« Moi », proposa aussitôt Vala.
« Entendu. »
« Quoi ? s’écria alors Shaylon, indigné. Pourquoi Vala ? »
« Il le faut, Shaylon, dit la jeune fille. C’est de ma faute si tout ça est arrivé. »
« Quoi ? Mais non, n’importe quoi ! Tu n’y es pour rien ! »
« Il faut quelqu’un qui maîtrise le kyunaserd, précisa le mage d’un ton entendu. Et je ne pense pas qu’aucun d’entre vous n’ait la qualification requise... »
« Mais vous, vous le connaissez, non ? Pourquoi ça ne pourrait pas être vous qui reste derrière ? »
« Shaylon, je t’en prie... » gémit Vala.
Le jeune homme regarda les deux autres garçons. Ceux-ci le fixèrent avec une expression étrange. Comme s’ils étaient partagés entre leur conscience qui les empêchait de vendre leur amie de si longue date, et leur désir impérieux de rentrer chez eux au plus vite.
« Si Vala reste, je reste aussi » déclara-t-il finalement.
« Shaylon... »
« Je vous le déconseille, dit l’homme. Les rumeurs de cadavres mutilés, retrouvés dans les champs, sont parvenues jusqu’ici... Pourquoi croyez-vous que vous vous réveillez à chaque fois à côté de l’un d’eux ? »
« Je ne sais pas ! » s’écria Shaylon, exaspéré.
« Eh bien, c’est simple : un sraith ne laisse pas repartir des gens qui ont la Marque si facilement. Non, non, il faut qu’ils repartent tous en même temps, sinon ceux qui restent... meurent. »
« Quoi ? Mais vous venez de dire que Vala... »
« Vala connaît le kyunaserd, et moi aussi. Je pourrai protéger une personne... pas deux. »
Shaylon, hébété, se tut. Le silence pesa un long moment sur la pièce. Puis, finalement, la voix insolent de Dunmore s’éleva :
« C’est notre seul moyen de rentrer... il ne faudrait pas gâcher notre chance... »
« Il a raison, frérot, approuva Brannon. Ca me fait mal de le dire, mais... »
« Tout ira bien pour moi, Shaylon, insista Vala. Je vais vous faire passer, et je trouverai un moyen de vous rejoindre. S’il-te-plaît... »
Shaylon sentit les larmes lui monter aux yeux. Tout était trop confus dans sa tête. Les choses ne pouvaient pas se finir comme ça, pas sans Vala, pas de cette façon.
« Bon, c’est donc décidé, fit le mage avec empressement, alors, toi, mets-toi ici, toi, là... »
Le jeune homme, écoeuré, laissa son esprit glisser de la réalité. Tandis qu’il faisait tous les gestes, répétait toutes les paroles, et buvait toutes les potions que le mage lui imposait, son cerveau fonctionnait à toute vitesse. Il ne pouvait s’empêcher de penser que tout ça ne tenait pas, qu’il y avait un problème quelque part. Comment les autres pouvaient-ils être aussi dociles, et accepter cette fatalité ? Non, pensait-il, ils n’étaient pas en train de faire ce qu’il fallait...
Bientôt, Vala, les yeux fermés, et tenant les mains des garçons, se mit à chanter une mélopée qui les berça, et les fit sombrer petit à petit dans une douce torpeur. Shaylon se sentit un instant apaisé, mais cette sensation ne dura pas. Presque sans transition, il s’éveilla en sursaut. Le froid désertique l’assaillit aussitôt, et il fouilla à la hâte dans ses affaires pour en tirer sa cape, dans laquelle il s’emmitouffla. Puis il aperçut les corps de Brannon et Dunmore non loin de lui, et entreprit de les couvrir sans tarder, avant de les réveiller. Tout semblait normal autour d’eux, exactement identique au paysage qu’ils avaient quitté, hormis le fait qu’ils n’étaient dans Qasim, ni même à sa proximité immédiate. Comme il commençait à envisager de trouver un moyen pour faire revenir Vala avec eux, il songea qu’il leur faudrait retourner dans la ville, et remettre la main sur le mage pour qu’il fasse quelque chose. Il leur suffirait sans doute de lui dire qu’ils venaient de sa part, en espérant qu’il se rappelle d’elle...
Alors, le sang de Shaylon se glaça, et il eut l’envie soudaine de hurler toute la rage et le désespoir qu’il avait en lui, avant de se laisser mourir sur le sable. Il venait enfin de mettre le doigt sur l’élément qui n’allait pas. Il se remémora ce qu’avait dit l’Oracle à propos de Vala Aldwell, et avait déjà trouvé étrange qu’il se rappelle si bien de ce nom, mais ne s’en était pas formalisé davantage car, après tout, c’était un voyant. Mais le maître-mage avait carrément reconnu la jeune fille. Comment pouvait-il reconnaître quelqu’un qui n’avait jamais existé dans la même réalité que lui ?
Il entendit à peine la voix chevrotante de son frère qui, comme dans un rêve, l’appela en lui disant : « Je crois qu’on a comme un problème... »
Car, à quelques dizaines de mètres, gisait un cadavre mutilé.