Partager l'article ! Fantastyle 15: Chapitre précédent En effet, les changements sont tels que ce n'est plus la Vala qu' ...
En effet, les changements sont tels que ce n'est plus la Vala qu'ils ont laissée. C'est l'heure des explications: elle a 10 mois de plus, sa maladie a été guérie suite à un pacte passé avec un démon. Mais elle refuse de dire ce contre quoi elle a échangé sa santé. Une fois rentrés à Newcombe, alors qu'ils rentrent chez eux, un monstre à corne apparait et Leena disparaît. Vala part à sa poursuite.
La jeune fille arbora une expression de surprise pendant un instant. Puis elle sourit. Pas d’un sourire timide et mélancolique, comme celle à laquelle Shaylon avait été habituée, pas non plus d’un sourire jovial et insouciant comme celui qui éclairait son visage quelques secondes plus tôt, mais d’un sourire froid, cynique, calculateur, qui lui fit froid dans le dos.
« Bon, soupira-t-elle avec un petit rire, je suppose qu’il est inutile de te cacher la vérité, Shaylon O’Connor. De toute façon, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir quelque secret pour toi... »
Cette remarque prit le jeune homme de court, car lui pensait au contraire n’avoir jamais rien su d’elle, et son soudain revirement d’attitude ne servait qu’à le conforter dans cette idée.
« Continuons à marcher derrière la caravane, dit-elle. On pourra discuter tranquille, comme ça... Les autres penseront sûrement qu’on est en train de discuter en amoureux ! »
Vala éclata de rire. Shaylon, mal à l’aise, se remit en marche à ses côtés. La jeune fille semblait réfléchir à l’endroit le plus propice pour commencer son histoire, tout en appréciant le paysage. Puis elle parla enfin.
« C’est drôle, la vie, tu ne trouves pas ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire par-là ? »
« Eh bien, toutes ces réalités disponibles, et une seule dans laquelle on vit... Toute sa vie, on cherche des choses alors que dans un autre sraith, on l’a déjà acquise... Toute sa vie, on cherche l’amour alors qu’il est dans une réalité différente... »
Le jeune homme ne répondit pas.
« Dans une autre réalité, j’aurais pu être une reine, ou une Archimage... Et toi, Shaylon, tu aurais pu être un grand guerrier... ou mon roi », ajouta-t-elle avec un clin d’oeil.
« Je ne me marierais pas avec une femme que je ne connais pas. »
« Ca, c’est tout toi, Shaylon O’Connor... Il y a des hommes qui tueraient pour m’avoir, et toi tu fais la fine bouche... Mais soit, tu veux comprendre, je vais t’expliquer. J’ai raconté que le maître-mage m’avait enseigné le passage pour dédramatiser, et éviter de partir dans des histoires compliquées, mais en réalité, il a essayé de me tuer. »
« Quoi ?! »
« Je savais qu’il voulait se retrouver seul à seul avec moi, c’est pour ça que j’ai accepté quand il a prétexté que l’un de nous devait rester en arrière, ce qui est complètement idiot, mais tu t’en es rendu compte avant les autres, je crois... Je pensais qu’il avait des révélations à me faire, qu’il pourrait m’enseigner des choses... Tu parles ! A peine le dos tourné, il s’est jeté sur moi. J’ai bien failli y rester, d’ailleurs... »
« Comment tu as fait, alors ? »
« J’apprends vite ! La formule était très complexe, mais j’ai tâché de m’en rappeler du premier coup... Et puis, pour une raison que j’ignore, j’arrive bien mieux à me concentrer quand je suis en danger. J’ai traversé la réalité au moment où je commençais à manquer d’air... Évidemment, la formule n’était pas complète, et il a fallu que je fasse des recherches pour la reconstituer intégralement... C’a m’a pris un bon moment, j’ai erré entre les sraiths pour éviter de contracter une Marque trop voyante... Et puis il y avait ce côté amusant, revoir des gens et des situations alors qu’eux me découvraient pour la première fois... »
« Attends une minute... Tu as erré ? »
« Oui, Shaylon, rappelle-toi ! Il y a un décalage temporel d’un sraith à l’autre. En fait je suis tout de suite remontée, c’est-à-dire que j’ai traversé les réalités de façon à revenir en arrière, tout simplement parce que c’est plus difficile et, ainsi, j’espérais que Mulledy ne me suivrait pas. »
« Et alors, ça fait combien de temps que tu te balades comme ça ? »
« Je n’ai pas bien tenu les comptes. Approximativement dix lunes, je pense. »
Shaylon tombait des nues. Vala était déjà plus âgée que lui, mais il la retrouvait en plus ayant pris plus d’âge que lui. Dix lunes en une seule nuit, c’était impensable.
« Pourquoi, s’enquit-elle, ça fait combien de temps que vous êtes arrivés, vous ? »
« Combien de temps ? Nous avons débarqué la nuit dernière ! »
Vala esquissa une moue dubitative.
« Vraiment ? Ce n’est pas tout à fait en accord avec mes calculs... Enfin, il faut avouer que changer de réalité à répétition, ça fausse les repères... »
Shaylon la fixa un moment. Une question lui brûlait les lèvres, mais il avait peur de mettre la jeune fille en colère.
« Je peux te poser une question ? » avança-t-il finalement.
« Bien sûr. »
« Est-ce que tu es bien la Vala que j’ai connue ? Je veux dire, avec toutes ces histoires de réalités parallèles, tu sais... »
« Bien sûr que je suis ta Vala ! s’offusqua-t-elle. De toute façon, tu ne peux pas te tromper, je suis unique. C’est bien ce que t’a dit l’Oracle, non ? »
Le jeune homme acquiesça silencieusement. Non, ce n’était pas ce que l’Oracle lui avait dit. Il avait dit que Vala Aldwell était morte dans toutes les réalités. Et, à bien y réfléchir, en disant ceci, il voulait certainement parler de la vraie Vala, le bébé qui était mort en couche, puisque celle qu’il avait face à lui avait en quelque sorte usurpé sa place.
« Écoute, reprit Vala, si tu as un doute, pose-moi une question, quelque chose que moi seule pourrait savoir. »
« As-tu une soeur ? »
La jeune fille éclata de rire.
« C’est quoi cette question stupide ? C’est Leena qui ne me connaît que dans une réalité, pas le contraire ! »
« D’accord, alors... Quel nom t’ai-je inventé quand tu es apparue dans le champ de Levinge ? »
« Ah, ça, c’est facile ! Tu m’as appelée Mac Carthy. Pas de bol, d’ailleurs, il a fallu que tu tombes sur le nom de la seule voyante à des centaines de lieues alentour ! Tu ne le sais peut-être toujours pas, mais Orwenna Mac Carthy a été élève de l’Oracle. Heureusement que personne ne m’a demandé de faire une prophétie, à ce moment-là... »
Shaylon hocha la tête, quelque peu rassuré.
« Tu as changé », insista-t-il.
« C’est possible. »
« Avant, tu étais calme, introvertie. Et là, tu es tout feu tout flamme. Tu dis des choses que je n’aurais jamais imaginé entendre de ta bouche... »
« Tu vois, c’est ce que je te disais tout à l’heure : c’est drôle, la vie. En faisant ce voyage, j’ai pris du recul, j’ai gagné en confiance... Avant, je subissais ma vie, je me laissais faire par les autres, mais ces longues lunes d’errance solitaire m’ont forcée à redresser la tête... »
« Et ta maladie, alors ? »
Vala s’accorda une pause, avant de soupirer :
« Tu ne lâches jamais l’affaire, toi, hein ? Tu sais ce qu’il y a derrière les sraiths ? »
« Tu es encore en train d’esquiver ma question... »
« Non, au contraire, j’y réponds, mais c’est une histoire un peu compliquée. Tu sais que, plus on va loin dans les sraiths, et plus les choses changent ? Je veux dire, il n’y a pas que le décalage temporel : les gens changent, aussi. Au début, ils sont très semblables à ceux que nous connaissons et puis, plus on s’éloigne, plus ils deviennent différents... »
« Différents dans quel sens ? »
« Dans le sens où ils commencent à ne plus ressembler à des hommes et des femmes... Évidemment, il faut aller très loin pour constater ce phénomène, mais j’étais déterminée à me cacher le mieux possible de Mulledy et d’éventuels acolytes qui auraient pu me courir après, eux aussi... Et puis, il y avait la soif de découverte : il y avait quelque chose d’exaltant à me dire que j’allais toujours plus loin, là où aucun homme de mon monde n’était jamais allé. Plus je remontais, et plus c’était difficile, à la fois physiquement et mentalement, comme si un fil me maintenait attachée à mon monde d’origine et que je devais tirer dessus de plus en plus. Sur la fin, je ne pouvais pas rester plus de quelques heures, à peine le temps de me reposer et de repartir, tellement la Marque apparaissait vite... J’aurais pu y rester, surtout à cause de ma maladie qui n’arrangeait pas les choses... Mais j’étais décidée à me dépasser, et puis, je savais qu’il serait beaucoup plus facile de redescendre... »
« Et alors, quel rapport avec ta maladie ? »
« J’y arrive. J’ai fini par débarquer dans un monde où je me suis faite voir. J’étais prête à me défendre, mais il m’avait surprise alors que j’étais au plus bas de ma forme. Heureusement pour moi, il n’avait pas l’air hostile. »
« C’était un homme ? »
« Jaloux ? s’enquit Vala avec malice. Sérieusement, je ne saurais pas dire. Il ressemblait à un humain, mais cela faisait un moment que je n’arrivais plus à distinguer si les gens étaient homme ou femme... Peut-être même que là-bas, les gens sont tous du même sexe, qui sait... Toujours est-il qu’il avait l’air très intéressé par mon histoire. »
« Tu lui as tout dit ? »
« L’essentiel. Je me sentais faiblir à vue d’oeil et je commençais à me dire qu’il était grand temps que je rentre. En me voyant dans cet état, il a proposé de me soigner. J’ai d’abord refusé en expliquant qu’il suffisait que je reparte pour me reposer dans mon monde. Là, il m’a dit : vous avez mal compris, je parlais de vous guérir complètement. Il voulait m’enlever ma maladie, Shaylon, tu te rends compte ? »
La voix de Vala était vibrante d’excitation, comme le jeune homme ne l’avait jamais entendue auparavant.
« J’imagine », répondit-il simplement.
« Évidemment, tu ne sais pas ce que ça fait, de se traîner un handicap toute sa vie en sachant que ce sera comme ça jusqu’à la fin, et puis qu’un jour, pouf ! On te donne la possibilité de tout recommencer à zéro. »
« Tu as accepté ? »
« Penses-tu ! N’était-ce qu’à l’idée de pouvoir aller encore plus loin dans mon exploration, de pouvoir me délester de ce fardeau qui me pourrissait la vie ! Bien sûr que j’ai accepté ! »
Shaylon la considéra avec suspicion.
« Je suis content pour toi... Néanmoins, sans avoir la prétention de connaître les gens de ce monde lointain, ça a dû lui demander de soulever des montagnes... Ca m’étonnerait qu’il t’ait fait ça gratuitement, je me trompe ? »
Le jeune homme savait pertinemment que son insistance était guidée par une jalousie puérile, à voir les yeux de Vala briller en parlant de cet inconnu d’une réalité parallèle, à l’entendre raconter toutes ces histoires exaltantes là où lui n’avait fait que se traîner misérablement dans le désert, et dont la seule victoire consistait en le fait d’avoir retrouvé le chemin de Qasim. A cet instant, il se sentait minuscule, plus insignifiant que jamais ; et il en voulait à cette fille qu’il aimait pour sa fragilité et son innocence, d’être partie à l’aventure sans lui.
« Non, dit-elle, apparemment insensible à l’humeur de Shaylon. Ce n’était pas gratuit, en effet. Oh, je t’en prie, ne me regarde pas comme ça ! Ce n’était rien d’indécent, si c’est ça qui t’inquiète... »
« Quoi, alors ? »
Vala fixa le jeune garçon d’un air entendu.
« Je crois qu’il est temps de citer un précepte de sagesse kyunaserd... L’esprit a, comme le corps, besoin de temps pour digérer ; absorber trop d’informations d’un coup ne sert qu’à se rendre malade. »
« Tu esquives, soupira Shaylon. Et de façon décevante, en plus. »
« Si c’est tout ce que ça t’inspire... »
Le jeune homme se renfrogna, vexé. Il continua à marcher aux côtés de Vala pendant un long moment, espérant qu’elle reprendrait la conversation, mais il attendit en vain. Le voyage vers le sud se continua et, bientôt, on vit apparaître les collines fleuries et verdoyantes de Duun, qui remplaçaient peu à peu les terres arides et sablonneuses. Le climat redevenait plus doux, les jeunes gens commençaient à retrouver des parfums et des sons familiers. Shaylon s’était ouvert du changement d’attitude de Vala auprès des deux autres garçons, lui vendant le pot aux roses concernant sa maladie, plus par vengeance personnelle que par réel souci de partager des informations importantes. Cependant, ils avaient montré un intérêt assez limité à l’histoire de la jeune fille, tout à leur bonheur d’être rentrés chez eux et de pouvoir effacer toutes leurs mésaventures à mesure qu’ils revenaient sur leurs pas. Même Vala prenait du plaisir à discuter et plaisanter avec eux, faisant de Shaylon le rebut de la bande, le ronchon de service. Le jeune homme avait cette sensation étrange d’insatisfaction, comme à plusieurs reprises auparavant : les choses semblaient heureuses mais, au fond, il avait l’intuition qu’elles ne pouvaient se finir comme ça. Il y avait trop d’éléments non résolus dans le puzzle complexe qui s’était dessiné depuis ce fameux jour où il avait changé de sraith, trop de questions laissées sans réponse, et parmi elles, la plus ancienne, qui continuait à le narguer du fond de son esprit : que diable avaient-ils fait cette fameuse nuit du solstice pour atterrir dans une réalité différente ?
Comme la caravane s’arrêtait aux frontières du royaume, les jeunes gens durent avoir recours aux services d’autres marchands, qui fort heureusement se laissèrent facilement convaincre par le charme de Vala, et son assurance toute nouvellement acquise. A mesure qu’ils s’approchaient de Syr, une idée se mit à germer dans l’esprit de Shaylon. Alors qu’ils dormaient un soir dans une auberge de la grande ville, dite « du hérisson écrasé », il prit sa décision. Attendant que tout le monde soit endormi, il glissa subrepticement hors de la chambre, et se dirigea mine de rien vers le palais où l’Oracle prenait son congé. Son sang se glaça lorsqu’il croisa une patrouille menée par le commandant Ehnlota, avant de se rappeler que, dans cette réalité-ci, il n’était pas recherché par la milice royale de Duun. Le jeune homme avait bonne mémoire et n’eut guère de mal à retrouver le chemin qu’ils avaient emprunté pour s’échapper une semaine plus tôt. L’opération fut beaucoup plus simple qu’il ne le pensait, d’ailleurs, car, à sa grande surprise, le palais n’était presque pas surveillé.
Il finit par retrouver le salon où l’Oracle les avait reçus. Il ne savait pas tout à fait ce qu’il espérait trouver, mais quelque chose lui murmurait à l’oreille que l’homme détenait beaucoup plus de vérités qu’il ne voulait bien en avouer. S’il se faisait prendre, il n’aurait qu’à prétexter être un servant du palais, que l’Oracle, qui semblait ne rien se refuser, avait mandaté pour veiller à ses besoins au cours de la nuit ; et puis, au pire, Vala pourrait toujours aller de réalité en réalité pour s’occuper de lui sauver la mise, elle qui était si forte.
« Bonsoir, jeune homme », fit une voix grave et claire à l’autre bout de la pièce.
Shaylon sursauta. Dans la pénombre de la nuit, il ne parvenait pas à distinguer qui que ce soit mais, visiblement, l’autre l’avait très bien vu.
« Quand on voit avec les oreilles, le manque de lumière ne dérange pas, reprit l’Oracle, comme pour répondre à l’interrogation du jeune homme. Détends-toi, je ne vais pas appeler la garde... Installe-toi, nous serons plus à l’aise pour discuter... »
« Vous m’attendiez ? »
« Bien sûr. Je suis tout de même l’Oracle, après tout ! Et comme je suis très serviable, je ne manque jamais de laisser un pense-bête dans la réalité qui suit... pour que mon autre moi sache à quoi s’attendre !
« Vous savez qui je suis, alors ? »
« Tu es un jeune homme en quête de réponses que tu ne peux trouver nulle part... du moins dans cette réalité ! »
« C’est le genre de discours que vous pourriez sortir à n’importe qui... »
« C’est vrai... Mais que veux-tu, je ne m’attache pas aux noms. Pour moi, les gens sont tous des brebis égarées qui gesticulent en tous sens, en espérant comprendre où essaie de les emmener le destin... »
« Pourtant vous vous souvenez bien du nom de Vala Aldwell, non ? »
« Ah, ça ! Mais je n’ai aucun mérite : c’est que tout le monde connaît le nom de Vala Aldwell ! »
« Comment ça ? »
L’Oracle, qui s’était tranquillement préparé un narguilé à fumer, inspira plusieurs longues bouffées, emplissant la pièce d’un parfum exotique.
« Lors de notre dernière entrevue, je n’ai pas pris le temps de te parler des voyageurs... »
« Notre dernière entrevue ? Je n’ai pas changé de réalité ? »
« Oh, cette réalité-ci, ou une autre, mon jeune ami, quelle différence, entre nous ? Moi-même j’en arrive à m’y perdre entre ce qui est déjà arrivé et ce qui est encore à venir... C’est pour ça que je prends régulièrement des vacances... Mon pauvre esprit humain n’est pas fait pour supporter le poids de tant de réalités à la fois. »
« J’ai besoin de savoir : vous ai-je rencontré dans cette réalité ? »
« Eh bien... je ne crois pas. De toute façon, quelle importance ? »
Pour Shaylon, cela avait toute l’importance du monde, mais il se voyait mal tenter de l’expliquer à l’Oracle, qui semblait planer à plusieurs lieues au-dessus de lui.
« Bref... On s’égare, on s’égare, revenons à nos moutons : les voyageurs. Il y a des gens, comme ça, qui traversent les réalités dans un sens, puis dans l’autre... Dans quel but ? Personne ne le sait vraiment. Même pas moi, qui puise ma connaissance de pouvoir lire dans des réalités qui sont en avance sur nous, car ces gens-là ne suivent pas le cours normal des choses : ce n’est parce qu’il sont là à un moment donné qu’ils s’y retrouveront dans la réalité suivante. »
Shaylon hocha la tête silencieusement.
« Pour cette raison, certaines personnes en ont peur. »
« Des personnes comme vous ? »
« Moi ? Pourquoi ? Non, je dois dire qu’ils m’amusent, plutôt. C’est vrai, il y a un Oracle de Duun dans chaque réalité, avec lesquels je suis capable de communiquer de façon implicite... alors pourquoi prendre la peine de faire un tel voyage ? »
« Qui, alors ? »
« Oh, des personnes de pouvoir, pour la plupart... certains mages, certains rois, certains simples paysans, même, qui généralement leur prêtent des traits affreux, et les appellent démons, monstres, diables... Bref, là n’est pas la question ; après tout, nous avons tous peur des choses que nous ne connaissons pas, pas vrai ? Le fait est que les voyageurs se sentent obligés de se cacher, ne serait-ce qu’à cause de l’histoire de la Marque, dont tu es au courant, je crois. Or donc, ces voyageurs sont des gens comme les autres, et parmi eux, il y a des personnes pacifiques, comme il y en a d’autres qui sont moins recommandables... »
« Ce serait un voyageur qui nous aurait fait traverser, moi et mon frère ? »
« C’est possible. C’est même probable dans la mesure où je ne sais rien de cet événement. »
« Vous êtes pourtant l’Oracle, non ? »
L’homme lâcha une bouffée de fumée en riant.
« Oui, je suis l’Oracle, mais je demeure avant tout un être humain. Comme je te le disais plus haut, les voyageurs agissent dans une réalité et pas dans les autres, ce qui rend leur activité presque impossible à déceler, même pour un troisième oeil expérimenté. T’es-tu déjà posé la question de ce que tu ferais si tu pouvais voir tout ce qui doit t’arriver à l’avance, mon garçon ? »
« Ce genre de problème me donne très vite mal à la tête... J’imagine que, si je savais tout à l’avance... je ne ferais plus rien. De connaître toutes les conséquences de mes actes possibles, j’aurais trop peur même de respirer. »
« Sage réponse, mon garçon, apprécia l’Oracle. Eh bien, tu vois, telle est la quête de certains voyageurs : profiter du décalage temporelle entre les différentes réalités pour aller et venir dans l’avenir et le passé, et ainsi espérer changer le cours des choses. Te rends-tu compte de ce pouvoir ? Revenir en arrière pour changer ce qui a mal tourné ? Avoir la possibilité d’explorer toutes les choses que tu aurais pu faire, au lieu de te retrouver confronté à un choix exclusif ? »
« A vrai dire, ça me fait plutôt peur. »
« C’est ça qui fait de toi une personne raisonnable. Certaines personnes ont le vice de vouloir tout savoir, tout connaître, et j’en fais partie... je peux dire que ça ne rend pas plus heureux. C’est aussi pour ça, je pense, que j’apprécie les histoires des voyageurs, ils mettent un peu de piment dans mon univers balisé à l’avance... Quoi qu’il en soit, certains se laissent dévorer par cette passion, et refaire le monde à leur image devient leur obsession insensée. »
« Quel rapport avec Vala ? Vous pensez qu’elle va devenir comme ça, elle aussi ? »
« Mon jeune ami, Vala Aldwell est la plus grande voyageuse de toute l’histoire de l’humanité, à tel point que son nom a dépassée les frontières des réalités et du temps... »
Shaylon secoua la tête, perplexe.
« Je ne comprends pas... Elle vient juste d’apprendre à traverser les sraiths, comment a-t-elle pu devenir célèbre en si peu de temps ? »
« Eh bien, mon cher, c’est là qu’il va falloir se creuser les méninges. Tu sais qu’en remontant les réalités, on remonte aussi le temps ? Imaginons que l’on puisse aller loin, très loin... Dans l’absolu, il serait possible de remonter à des années dans le passé, dans une réalité extrêmement différente de celle que l’on connaît. Tu es d’accord ? Bien. Maintenant oublions un peu notre perspective nombriliste, et imaginons-nous très loin au-dessus des autres réalités. Ainsi, par exemple, quelqu’un qui deviendrait célèbre dans dix ans pourrait revenir dans son propre passé, et retrouver le monde tel qu’il était à une époque où il n’était qu’un sombre inconnu. »
« Vous voulez dire que Vala deviendra célèbre dans plusieurs années ? Vous voulez dire... qu’elle vient du futur ? »
« Oh, ne t’en fais pas, celle que tu connais est bien à sa place. Mais si, comme tu le dis, elle a déjà commencé à traverser les réalités, ce n’est qu’un début : elle sera capable d’aller extrêmement loin, plus loin que n’importe quelle créature vivante, et viendra un temps où elle sera la voyageuse la plus respectée et crainte du monde – ou plutôt, des mondes. »
« Vous connaissez son futur, alors ? »
« Pas si vite, mon garçon... Cette réalité où Vala Aldwell est une femme redoutée est beaucoup trop loin pour mes pauvres yeux. Et, à vrai dire, je ne sais même pas qui elle est, et à quoi elle ressemble. Je sais simplement son nom, car tous ceux qui connaissent l’existence d’autres réalités l’ont entendu au moins une fois. »
« Comment savez-vous qu’elle est morte à la naissance, alors ? »
« Eh bien, c’est simple. Il y a de cela seize printemps, même si j’étais encore loin de nos préoccupations actuelles, le nom de Vala Aldwell m’était déjà parvenu, sous forme de rumeur en quelque sorte. Aussi, je n’ai pas manqué de m’intéresser de près à la famille Aldwell de Newcombe, lorsque j’ai su que la mère attendait une petite fille – tout en étant bien évidemment tout à fait ignorante de l’histoire qui nous concerne. Je me suis d’ailleurs empressé d’accepter la jeune Orwenna Mac Carthy, encore dans sa prime enfance, comme élève, afin de me rapporter régulièrement des informations à son sujet... »
« Vous vous êtes servi d’elle pour espionner les Aldwell ! » s’écria Shaylon, indigné.
« Oh, ma curiosité était bien innocente, comme je te l’ai dit, je fais partie de ces gens qui aiment être au courant de tout, et puis, je ne faisais pas semblant de lui enseigner ; alors, on peut voir ça comme un échange standard de bons services. En tout cas, l’affaire m’a intrigué de plus belle à la mort de l’enfant ; quant à cette Vala de remplacement, sortie de nulle part, que personne n’avait prévue, pas même moi... »
Shaylon allait ouvrir la bouche pour demander à l’Oracle comment cela était possible, mais il se rappela la réponse qu’il avait eue quelques minutes plus tôt, et tout à coup, la lumière se fit dans son esprit.
« Elle a été déposée par un voyageur ?! » s’écria-t-il.
L’Oracle sourit et hocha la tête.
« C’est très divertissant de discuter avec toi, mon jeune ami. Tu as l’esprit vif, c’est appréciable... J’imagine que tes aventures t’ont donné matière à réfléchir, mais cela n’enlève rien à ton mérite... Je pense, en effet, qu’un voyageur, pour une raison que l’on ignore, a décidé de laisser cet enfant à peine né à cet endroit et à ce moment-là. Cette personne savait-elle qu’elle était en train de créer la grande et terrible Vala Aldwell ? Je ne saurais le dire. Dans tous les cas, il est rassurant de voir que la jeune fille a grandi auprès de gens bons et intelligents comme toi... »
Il y eut un long silence. Shaylon tournait et retournait les éléments dont il disposait dans sa tête. Le puzzle était toujours loin d’être complet mais, pour la première fois, il pouvait mettre de façon certaine un nom sur la figure centrale de cette énigme : Vala. Assurément, toutes leurs aventures prenaient leur source dans le destin de la jeune fille, et il se demandait si c’était plutôt encourageant, ou bien annonciateur des pires ennuis. Car, derrière le nom de Vala Aldwell apparaîtrait toujours celui de Shaylon O’Connor.
« Vous avez dit : la terrible Vala. Qu’a-t-elle de si terrible ? »
« Je ne le sais pas vraiment... Il semble que notre réalité ne soit en quelque sorte qu’un arrêt pipi pour elle ; à moins qu’elle ne soit tellement forte, qu’elle parvienne à transformer les choses à l’insu de tous. »
« C’est ça qu’elle fait ? Elle essaie de changer le monde ? »
« C’est ce qu’on dit. Mais, pour une fois, je ne puis me baser que sur des ragots... »
« Les ragots disent-ils si elle est mariée ? » s’enquit Shaylon, une lueur d’espoir dans les yeux.
L’Oracle éclata de rire.
« Mon garçon, quand une légende naît autour d’un personnage, elle ne raconte pas ce genre de futilité... même quand cette légende vient d’une autre réalité ! »
Le jeune homme se renfrogna. La fatigue commençait à le gagner, et son cerveau, en ébullition, avait la volonté de trouver des réponses, mais ne parvenait plus à attraper les questions qui se pressaient à sa porte. Il laissa son esprit divaguer pendant un temps qui lui parut une éternité, les yeux se fermant tout seuls, pendant que l’Oracle fumait tranquillement. Finalement, Shaylon trouva la force de se lever, et dit :
« Merci. »
« De rien, mon jeune ami. Reviens quand tu veux. Tu es un ami de l’Oracle de Duun. »
« Vous avez eu une drôle de manière de me le montrer, en laissant le commandant nous emmener et nous pendre, moi et mes amis ! » répliqua Shaylon d’un ton accusateur.
« Je ne suis pas un ami ordinaire. Je suis oracle. Ne juge pas une action par elle-même, mais plutôt par la fin à laquelle elle te mène... »
* * *
Quelques jours supplémentaires passèrent avant leur retour à Newcombe. Personne n’avait remarqué l’escapade de Shaylon lors de la nuit à Syr, et il avait retrouvé l’insouciance habituelle de ses camarades, comme avant. Mais il ne boudait plus, au contraire : il bouillait plutôt d’excitation et de frustration que ses acolytes ne soient pas d’humeur à partager ses réflexions sur les révélations de l’Oracle. Il n’avait plus ce ressentiment à l’égard de Vala, au contraire : il sentait qu’il était de son devoir de la protéger, sinon des autres, au moins d’elle-même. Il tirait une grande fierté de s’être fait complimenter par l’Oracle, et aussi de savoir en secret des choses que la jeune fille ignorait. Il se prit à penser que quelque part, lui aussi faisait partie de ces gens maniaques de la connaissance.
C’est donc dans la bonne humeur, et le soulagement général, que les exilés furent accueillis dans leur village natal. La mère des frères O’Connor les couvrit de baisers et de larmes, tandis que leur père les étreignit avec force, réprimant pudiquement des sanglots d’émotion. Dunmore retrouva lui aussi ses parents, elle pleurant comme une madeleine avec des vagissements disgracieux, lui menaçant le monde entier des pires représailles s’il apprenait que l’on avait touché à un cheveu de son fils. Vala, quant à elle, fut fêtée à grands renforts de cris par sa soeur ; son père dut patienter le temps de réanimer sa femme, qui s’était évanouie sous le choc.
Il fut donc décidé sur-le-champ d’organiser une grande fête, et jusqu’à très tard l’on dansa et l’on but. Dunmore prit grand plaisir à raconter à qui voulait l’entendre ses glorieux faits d’armes, enjolivant la réalité à tours de bras pour transformer leurs pires moments de débâcle en exploits épiques ; ainsi, si l’on oubliait qu’il avait une fâcheuse tendance à se mettre en avant dans ses contes, ceux-ci faisaient de bien meilleurs souvenirs que ce qui s’était effectivement passé. Brannon adopta une attitude similaire, mais se consacra tout entier à Leena, trop heureux de retrouver la « vraie », plutôt que celle qui était amoureuse de Shaylon. Celui-ci put profiter de la présence de Vala toute la soirée, car elle resta près de lui, ne le quittant brièvement que pour accorder quelques danses, par politesse. Aux quelques téméraires qui voulaient passer un moment en tête à tête avec elle, elle répondait invariablement qu’elle avait déjà un compagnon. Elle ajouta même, à l’adresse d’un jeune homme particulièrement insistant : « Je n’ai pas de raison d’accepter d’autre compagnie que celle de Shaylon O’Connor, il n’y en a pas de meilleure de toute façon. » Ces paroles firent chaud au coeur du garçon, qui se sentait terriblement bien. Il se rappelait les moments intimes qu’il espérait passer avec Vala lors de la fête du solstice, et ne pouvait s’empêcher de s’étonner en constatant à quel point ceux-ci lui apparaissaient futiles à cet instant. Il n’était pas le soupirant de Vala, il était bien mieux : il était son ami d’enfance, son protecteur attitré, le seul à Newcombe à savoir à quel destin elle était promise, ce qu’elle représentait non pas pour lui, ni pour sa famille, ni pour le village, mais pour le monde entier – les mondes, comme l’avait si bien dit l’Oracle. Il était à l’épicentre d’événements extraordinaires et potentiellement terribles, et avait le pouvoir d’influer sur eux. Car le coeur du volcan lui faisait confiance.
Alors que la nuit était bien avancée, les villageois commençaient à déserter la place publique les uns après les autres. Shaylon proposa finalement de raccompagner Vala, ce qu’elle accepta avec un sourire.
« Tu es beaucoup plus chaleureux, ces derniers jours », dit-elle pendant qu’ils marchaient.
« Tu trouves ? » demanda Shaylon, faussement étonné.
« Oh, oui ! Il s’est passé quelque chose ? »
« Pas vraiment... J’ai eu... comme un déclic. »
« Eh bien, ravie que ce déclic ait eu lieu, la fin du voyage en aurait été gâchée autrement, et cette belle soirée aussi. »
Le jeune homme acquiesça et soupira d’aise.
« Dis, Vala... Qu’est-ce que tu comptes faire ? »
« Comment ça, qu’est-ce que je compte faire ? »
« Tu sais voyager dans les réalités, maintenant... Tu vas peut-être vouloir retourner en exploration, non ? Et puis, sans vouloir être rabat-joie, il y a peut-être toujours Mulledy qui te poursuit... »
« Je ne pense pas... Je suis comme une goutte d’eau dans la mer pour lui... Et puis, si jamais il me retrouve, tu seras là pour me protéger, pas vrai ? »
« Oui, je serai là. »
Ils firent quelques pas de plus en silence.
« Je ne sais pas si j’aimerais repartir, reprit finalement Vala. Explorer d’autres mondes est exaltant mais, comment dire... c’est comme être dans un rêve, avec des gens que l’on connaît parfois, mais sans que ce soient les mêmes... Aller dans d’autres réalités, c’est un peu fuir la sienne... sans compter que c’est dangereux. »
« Je comprends. »
Au fond de lui, Shaylon était soulagé que Vala voie les choses ainsi. A ce moment, il voyait très mal l’adjectif « terrible », qu’avait choisi l’Oracle, la qualifier. Il hésita un instant, avant de se lancer :
« Si jamais tu repars... »
« Oui ? »
« Tu m’emmèneras avec toi ? »
La jeune fille le fixa un moment, comme pour jauger le sérieux qu’il avait mis dans ce propos. Puis son visage s’illumina, ses joues rosirent, et elle répondit :
« Oui. Je ne partirai pas sans toi, promis. Après tout, dans cette réalité ou dans une autre, j’aurai bien besoin de toi pour me protéger, pas vrai? »
Shaylon hocha la tête et sourit à son tour. Au regard qu’ils échangèrent à cet instant, il sut qu’ils venaient de signer un pacte indéfectible, et cette certitude l’emplit de joie et de sérénité.
La réjouissance fut cependant de courte durée car, alors qu’ils tournaient au coin de la rue qui menait à la maison des Aldwell, les deux jeunes gens tombèrent nez-à-nez avec une vision singulière. Shaylon fronça les sourcils. Ce qu’il avait devant lui ressemblait superficiellement à un humain. Mais, à la masse de poils qu’il avait sur le corps, à ses membres atrophiés et aux cornes qui surplombaient son visage, il était clair qu’il s’agissait d’une créature monstrueuse. Elle se tenait debout, le dos courbé, face à la porte de la maison, fixant Brannon qui se trouvait face à elle, les jambes tremblantes et les yeux exorbités. Quand il vit son frère arriver, il se tourna vers lui et leva un bras chancelant pour pointer le monstre du doigt, et balbutia :
« Lee... Lee... Lee... ! »
Il n’en fallut pas plus à Shaylon pour comprendre que quelque chose était arrivé à Leena. Vala, de son côté, avait pâli, et son visage affichait une expression de colère farouche alors que la créature lui souriait. Les lèvres de celle-ci remuèrent, et on entendit une voix rocailleuse dire, dans un souffle :
« Tu n’as pas oublié ta promesse, j’espère... »
Puis, d’un seul coup, le monstre disparut. Pas comme s’il s’était caché, mais plutôt comme s’il s’était fondu dans la lumière ambiante. A un instant, il était là, et celui d’après, il n’y était plus, tout simplement, sans aucune transition. Brannon se prit la tête entre les mains et hurla :
« Bon dieu ! Mais qu’est-ce que c’était que ce truc ?! »
Shaylon se doutait qu’il s’agissait de la créature dont avait parlé Vala, qui lui avait vendu la guérison de sa maladie. Tout à coup, il regrettait de ne pas en avoir parlé plus en détail. Et il commençait à en vouloir à la jeune fille de ne pas lui avoir dit comment elle l’avait payé. Se tournant vers elle, il s’aperçut qu’elle semblait bouillir intérieurement. Pas de douleur, mais simplement de haine, pure et simple, une expression pure qui se lisait très clairement sur son visage tout aussi pur. Il songea subrepticement que la Vala d’avant aurait été inquiète, triste, qu’elle aurait sans doute pleuré.
Sans le regarder, elle déclara froidement :
« Eh bien, Shaylon, il semble que le moment de m’accompagner ne soit arrivé plus tôt que prévu. »