Intermède

Publié le par Perlune

Scholasticus évitait soigneusement le temple de Vénus depuis qu'il était tout jeune. Déjà, tout bébé, la déesse l'avait frappé d'une terrible malédiction, et les pouvoirs que lui conférait sa divinité patronne ne l'aidaient en rien, pour le coup. Scholasticus tombait fou amoureux dès le premier regard, que l'élue fût une vestale prude, une navigatrice hardie ou une simple fille de la plèbe. Son coeur s'emballait, il ne parvenait plus à faire fonctionner l'intelligence sournoise qui faisait toute sa fierté, il était à la merci de sa folie et ne vivait plus que pour une seule chose : obtenir les faveurs de celle dont il s'était entiché. Bien évidemment, ce comportement destructeur ne lui valait la plupart du temps que des refus – confus dans le meilleur des cas, dédaigneux dans le pire. Cruel destin que de subir des impulsions impérieuses telles que celles-ci, qu'il lui était impossible de combler. Un véritable supplice de Tantale – lequel, Tantale, faisait d'ailleurs peine à voir, lorsque Scholasticus s'aventurait dans l'antre de son maître.

Alors, de dépit, le jeune homme se vengeait en remplissant à merveille le rôle qui lui était dévolu. Espionner, comploter, assassiner, détruire des vies, des alliances, des amours, retourner les uns contre les autres ceux qui autrefois marchaient main dans la main. Sous le joug de l'insidieux Pluton, dont il était le servant, il oeuvrait à semer la destruction ; pas à l'aveuglette, comme une vulgaire Légende de Mars, mais par touche fines, subtiles, avec une précision chirurgicale, que l'on aurait presque pu qualifier d'artistique. Scholasticus n'était pas un guerrier, ni même un tueur, mais un artiste de la mort, un peintre de la déchéance, un compositeur des abysses. Tuer ne lui procurait pas la jouissance brute et féroce du guerrier sur le champ de bataille, mais plutôt une froide satisfaction teintée d'indifférence, tel le joueur de Pente expérimenté qui, prenant une pierre à son adversaire, sait déjà que celui-ci vient de perdre. Comme une certaine lassitude de toujours réussir avec une facilité aussi déconcertante.

Scholasticus avait conscience que ses états de service ne servaient qu'à conforter la belle Vénus dans sa décision de le maudire. Il comprenait comment la déesse avait elle–même provoqué chez lui le besoin de se rassurer au feu des morts – à défaut de pouvoir vivre heureux chez les vivants –, et comment elle en tirait parti pour se justifier. Il savait ce qui se disait dans les palais de l'Enea, derrière son dos. Malgré son rôle indispensable, Pluton était largement dénigré de ses pairs, et tous ses servants avec lui. Et entre toutes les langues de vipère, c'était sans doute celle de Vénus qui crachait le plus de venin. Faire preuve d'une telle perversion pour le simple plaisir de dénigrer l'icône de la perversion... quelle ironie.

En se rendant pour la première fois sur l'île de Hellas, Scholasticus avait un moment caressé le sentiment de liberté, la sensation grisante de pouvoir enfin s'affranchir de ses démons, loin du pays qui lui avait donné le jour. Il avait apprécié le vent épicé et euphorisant du bord de la mer Médiane, vue de l'autre côté. Il avait chéri son impassibilité devant les demoiselles Hellenai, l'impression pure et troublante de pouvoir pour la première fois regarder une femme dans les yeux, sans que cela provoque autre chose qu'une sensation de perdre son temps. Il s'était galvanisé de son indifférence totale devant Aphrodite en personne, déesse jumelle de Vénus sur ce continent. Pendant ces quelques moments, il s'était enfin senti en paix avec lui–même, avec toute l'humanité et même la divnité – ce qui n'est pas peu dire.

Mais l'apparition de la belle Kamndia avait fait voler ce sentiment en éclat, d'un coup net et dérisoire. Il avait presque pu entendre le rire clair, à la fois mélodieux et diabolique, de la déesse de l'amour, le narguer malgré la distance. La belle et troublante Kamndia, une de ses gardes du corps attitrées – autrement dit une de ses geôlières – n'avait eu qu'à lui lancer un regard espiègle pour réveiller le volcan qui nichait dans le coeur de Scholasticus. Pour endiguer l'éruption, sa gorge s'était serrée, son estomac noué, son cerveau déconnecté. Le jeune homme se rappelait lointainement qu'il venait d'une nation rivale et qu'il avait une mission, mais étrangement tout cela lui semblait tout à coup futile, ridicule. Le plus important pour l'heure était de survivre, et cela n'était pas peu dire compte tenu que l'ennemi le plus terrifiant couvait sous son propre esprit. Tomber amoureux d'une barbare, c'était bien la dernière chose dont il avait besoin à ce moment et en ce lieu.

La jeune fille, l'invitant à la suivre, avait ri de sa gêne. Sa voix douce et cristalline avait vrillé les tympans de Scholasticus, tandis qu'il tâchait de réunir toute sa volonté pour ignorer les mouvements de sa poitrine gracieuse, qui se soulevait en cadence. D'abord accompagnés d'autres Helleni, les deux jeunes gens avait fini par se retrouver seuls, ce qui n'avait fait qu'empirer les choses. Kamndia avait fait la conversation. Elle était une Légende, elle aussi, de la déesse jumelle de Diane, déesse de la nature et de la virginité. Ecoutant silencieusement, Scholasticus n'avait pu réfréner un flot de pensées coupables que cette évocation avait provoqué en lui. Il avait laissé ses yeux errer entre les plis de sa robe d'un blanc immaculé, le long de sa taille fine, de ses hanches saillantes, de ses jambes ambrées, de ses pieds délicats. Elle ne s'était aperçue de rien – ou avait fait mine de ne pas s'en apercevoir. Le jeune homme en avait donc profité pour redoubler de zéle dans sa contemplation, ne parvenant pas à étouffer le feu dévorant qui le consumait petit à petit.

Kamndia avait finalement questionné Scholasticus sur ses origines, son pays, les coutumes de son peuple. Il avait répondu distraitement, sans passion, plutôt avec un ennui proche de l'exaspération. Elle n'avait pas insisté, et ils étaient restés là, à regarder l'horizon, à observer les badauds se bousculant sur l'agora, en contrebas, à écouter les pépiements des oiseaux et le reflux de la mer, qui poursuivait son éternel ballet quelques lieues plus loin. Scholasticus savait qu'il n'était pas à plaindre. Il goûtait la quiétude d'être loin des querelles divines, assis auprès d'une fille superbe et d'excellente compagnie, avec une vue imprenable sur un pays aux couleurs chatoyantes, éclairé par un soleil couchant des plus romantiques. Il savait que beaucoup d'hommes auraient tué pour être à sa place. Mais lui qui avait déjà tué plus que de raison, tout cela ne lui paraissait qu'une belle mise en scène pour mieux le torturer. Bien loin des charmes du tableau dans lequel il se trouvait, son esprit se baladait ailleurs, dans un univers secret où tout était permis. Il se voyait étreignant Kamndia contre lui, l'embrassant sans ménagement, laissant sa main partir à l'exploration de ses courbes appétissantes, exposant sa plus tendre intimité à sa curiosité insatiable...

Bien que la folie se pressât avec insistance aux portes de sa volonté, Scholasticus ne put se résoudre à lui céder, et resta prostré jusqu'à ce que Kamndia consente à mettre un terme à ce supplice, et à l'emmener jusqu'à la paillasse où il passerait la nuit. Ne pouvant trouver le sommeil, le coeur à vif comme si on l'avait ouvert en deux, sans prendre le soin de l'anesthésier – ou bien de l'achever –, le jeune homme se releva, et se fondit dans la nuit avec agilité et discrétion. Scholasticus aimait la nuit, cette enveloppe protectrice, comme une cape de camouflage, dans laquelle il passait aussi inaperçu qu'un chat à l'affût de sa proie. C'était l'envers du décor, le moment où le commun des mortels se laissait aller à un sommeil qu'il croyait salutaire, mais qui en faisait des cibles faciles, l'instant où les apparats disparaissaient, où les apparences cessaient d'exister, où les yeux devenaient impuissants, et où la valeur réelle des hommes se dévoilait. Loin des brûlures des rayons de soleil, la caresse froide de la lune argentée apaisait le coeur de Scholasticus, lui permettait de s'abandonner, de ressentir les vibrations du monde qui s'étirait paresseusement autour de lui. Sauf que ce soir-là, son ouïe de prédateur n'entendait guère que les vibrations de ses propres sentiments en débandade.

Un léger mouvement dans l'ombre, accompagné d'un bruissement imperceptible, attira soudain son attention. Perturbé par le tintamarre que produisait son inconscient, Scholasticus ne sut dire s'il avait réellement perçu quelque chose, ou simplement rêvé. Il décida alors d'en avoir le coeur net. La dague à portée de main, il se hissa en silence à l'une des bâtisses les plus proches et se mit à avancer à pas de loups sur le toit. Il savait que ce n'était pas raisonnable de sa part de rôder dans la nuit avec des airs de conspirateurs, au beau milieu d'une cité étrangère, et qui plus est, rivale. Mais cette petite escapade avait au moins le mérite de le faire renouer avec ses habitudes de tacticien, à le remettre aux commandes de son environnement, à défaut de se maîtriser lui-même. Se dirigeant dans la direction où il avait vu – cru voir ? – une ombre furtive, il gagna l'arrière d'un temple, entouré d'un jardin fleuri. Il se laisse choir le long du mur sans un bruit et longea discrètement la façade du temple. Tout d'un coup, une voix sortit de l'ombre.

« Insomniaque ? »

Conditionné par sa longue expérience de la survie, Scholasticus étouffa le tremblement de la surprise, qui ne laissa rien transparaître, hormis un hérissement instantané des poils. Le coeur battant, la main à la ceinture, le jeune homme tourna vivement la tête, et aperçut le visage à la fois doux et moqueur de Kamndia.

« Qu'est–ce que tu fais là ? lâcha–t–il, furieux d'être dérangé dans son moment de communion avec sa mère protectrice.
– Hé bien, je suis chargée de te protéger, n'oublie pas...
– Ben voyons. Comme si j'avais besoin de ta protection.
– Tu ne connais pas Helladon, se défendit la jeune fille. Il y a sur cette île des choses que tu ne soupçonnes pas...
– J'en ai vu d'autres...

Scholasticus se renfrogna en se détournant. Au silence qui suivit, il devina que Kamndia cherchait ses mots.

– Je sens que tu souffres, Scholastice. Je peux t'aider si tu veux...

Le jeune homme darda un regard venimeux sur la jeune prêtresse. Dans sa robe blanche légèrement froissée par la brise, ses yeux d'amande soucieux sur son visage enfantin, orné de mèches d'ébène ondoyantes, tout en elle respirait la compassion et la sincérité. Vision qui ne faisait qu'accentuer le trouble du jeune Latini, le bouleversant encore davantage que le plus précieux apparat que pouvaient porter les demoiselles de son pays... et qui par conséquent démultipliait son mal-être, cette sensation de vide qui le rongeait.

– M'aider ? railla-t-il. J'en doute fort. C'est en disparaissant que tu m'aiderais le plus. »

Kamndia baissa la tête, visiblement blessée par les propos du jeune homme.

« Nous pouvons nous aimer, tu sais. Nous ne sommes pas obligés de continuer à nourrir la haine entre nos peuples... »

Scholasticus se sentait sur le point d'exploser. Le sang battait furieusement dans ses tempes, ses membres tremblaient, les battements de son coeur dépassaient des sommets qu'ils n'avait encore jamais atteints.

« Ecoute... » commença–t–il, sur un ton qui se voulait sans réplique.

Il s'approcha d'elle et sa voix se brisa. Les mots, se bousculant dans sa gorge, se perdaient et se mélangeaient. Les yeux plongés dans l'océan de tendresse innocente que lui offrait le regard de la jeune Hellena, Scholasticus, envoûté, ne savait plus s'il voulait lui dire d'aller au diable, ou bien lui jurer un amour éternel. Il voulut lui saisir fermement le bras pour la secouer, mais son mouvement se ralentit comme dans un rêve, et sa main échoua lamentablement en caresse sur son épaule. Kamndia s'avança à son tour, et ils se retrouvèrent plus proches l'un de l'autre que Scholasticus ne l'avait jamais été d'une femme – d'une femme vivante. Alors il l'enlaça et la pressa contre son torse, plus par besoin de se détacher de ce regard incendiaire que par inspiration romantique. Kamndia se laissa faire. Elle se blottit contre lui et lui caresse la nuque avec une tendresse teintée de timidité.

Scholasticus était alors dans un état second. Un état qu'il aurait été bien incapable de décrire, et qu'il n'aurait jamais pu imaginer. C'était comme si tout à coup, tout devenait clair, comme si on lui révélait enfin qu'il avait été le jouet d'une mauvaise plaisanterie mais que tout ceci était terminé maintenant. Malgré les battements effrénés de son coeur, et ceux de Kamndia contre le sien, il pouvait quand même entendre le rythme du monde autour de lui, mais pas seulement de la cité d'Olympia ni même de l'île de Hellas, il ressentait aussi les allées et venues de la mer, la sève coulant dans les arbres, le chant des étoiles. Comme si toute forme de vie s'était donnée rendez-vous en un seul lieu et en un seul moment. Comme si la réponse à toutes les questions de l'univers résidaient dans cette étreinte qu'il partageait avec une jeune femme encore étrangère le matin même. Alors Scholasticus ne put s'empêcher de louer intérieurement Vénus, cette garce de déesse qui l'avait voué au malheur en amour. Car même s'il ne se l'expliquait pas encore en ces termes, il savait qu'il venait de connaître l'amour, dans toute sa puissance et toute sa splendeur.

Un bruit de métal déchira soudain le silence. Vaguement étourdi, Scholasticus mit quelques secondes à retrouver ses réflexes de prédateur. Quelques secondes de trop, car le temps qu'il se soit écarté de Kamndia et ait repris ses esprits, une ombre s'échappait déjà en direction du port. Furieux de s'être laissé distraire, le jeune Latini tira sa dague et s'élança en avant. Quelque chose grondait à l'intérieur du temple. En contournant les colonnes qui le séparaient de l'entrée, Scholasticus découvrit des statues d'une jeune femme aguicheuse, légèrement vêtue, un sourire insouciant aux lèvres, comme pour le narguer. C'était un temple d'Aphrodite.

En proie à une colère indicible, il cracha sur la statue la plus proche et se rua dans le temple, l'arme à la main.
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Publié dans Ecritures

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