Histoires d'Aurore... #6 – « Futurologue »

Publié le par Perlune

Etrange est ce sentiment rare que celui d'être omniscient. Le sentiment de tout savoir, tout comprendre, tout visualier à la fois dans toute son ampleur et toute sa précision. Comme si le monde vous appartenait, mieux : comme si c'était vous qui l'aviez conçu. Tenir entre ses mains l'intégralité de l'univers, en connaître par coeur les règles, et pouvoir s'en servir pour expliquer toute la variabilité, toutes les exceptions, saisir en un instant chaque similitude et chaque différence... Sentiment grisant, troublant.

 
Les yeux rivés sur mon écran d'ordinateur, le regard courant sur cette structure à la fois magnifiquement simple et infiniment riche qui, malgré bientôt six ans de contemplation assidue, ne cesse de m'en apprendre davantage, je constate avec effarement que les gens n'ont plus de secret pour moi. Lire dans les coeurs, deviner les pensées étaient mes premières armes, mais maintenant je vais beaucoup plus loin. Maintenant je lis dans les tempéraments. Avec un peu d'informatique embarquée – mon cerveau a ses limites tout de même – je suis capable de décrire en détails le comportement d'une personne et son fonctionnement interne. Après avoir réussi à plusieurs reprises ce genre de lecture sur des personnes jamais rencontrées, que ce soit en virtuel ou en réel, je suis devenue suffisamment confiante en cette capacité. Le reste n'est qu'une question d'expérience, il me suffit de dresser des portraits toujours plus nombreux et diversifiés pour combler mes lacunes et consolider mes acquis.
 
Mais dernièrement, je me suis découverte une aptitude encore plus forte, plus incroyable, un peu effrayante même : je lis dans les destins. Avec mon expérience du comportement humain, je me risque, en mon for intérieur, à des prédictions de plus en plus osées, de plus en plus précises... et force m'est de constater qu'elles tendent de plus en plus à se réaliser – moyennant une marge d'erreur qui elle ne cesse de se réduire. Plus rien ne me dérange, plus rien ne m'étonne, tout va de soi, chaque chose à sa place. Je suis vaccinée contre la déception, je ne ressens plus que de la tristesse lorsque les choses déplaisantes arrivent, telles que je les avais prévues, alors que j'aurais bien voulu me tromper pour cette fois. La surprise est devenue une notion étrangère dans mon monde, et ça me donne un double sentiment très troublant d'accomplissement et de retour à la case départ. Comme avoir fait le tour du monde, avoir tout vu, tout expérimenté, mais pour finalement en revenir au point d'origine. En somme, on pourrait dire que j'ai fait le tour de la planète Homo Sapiens.
 
En écrivant ceci, je réalise donc que je pourrais presque rédiger ces chroniques a priori – et ça, ça t'défrise ! Rien que dans ces derniers jours... Je savais que Quentin cèderait à mes avances (sans quoi je n'aurais jamais trouvé le courage de les lui faire), mais le plus fort c'est que je savais aussi comment les choses se passeraient. C'était magique de voir la journée se dérouler intégralement comme je l'avais imaginée. De ses actes jusqu'à ses paroles, je me serais crue dans une pièce de théâtre que j'aurais répété pour la dixième fois. Je connaissais la mise en scène en détail, et les dialogues par coeur. C'était le même sentiment que celui d'une actrice : celui de m'immerger dans un rôle composé à l'avance, dans une scène dont je connaissais déjà le dénouement, et qu'il ne me restait plus qu'à jouer avec tout mon coeur. Le même sentiment, jusqu'au trac, cette peur de l'imprévu, qui vous noue l'estomac, et se détend peu à peu, à mesure que la pièce avance et que tout se passe pour le mieux. Jusqu'à la tristesse iréelle de quitter le public par un salut néanmoins empreint d'une infinie reconnaissance.
 
Exeunt, fermeture de rideau. Bien que j'aie eu très envie de croire le contraire, je savais même que Quentin n'était pas prêt pour moi – ni pour personne, d'ailleurs. Côté agaçant de connaître le personnage, d'avoir un script figé et condamné à se répéter à l'infini, du moins jusqu'à ce que le metteur en scène se donne la peine d'écrire la suite. Même si je dois admettre que j'ai été prise au dépourvu par la fulgurance de sa réaction – petite touche personnelle du chaos incarné, qui reste difficile à appréhender, même pour les meilleurs – je n'ai pu que secouer la tête et soupirer de découragement devant sa bêtise. Mon Quentin n'aime pas qu'on lui apprenne, mise en évidence explicite de ses lacunes, et pourtant dieu sait qu'il en a besoin. J'aurais aimé réussir à lui montrer certaines choses avant qu'il ne parte, moi qui me flatte de le comprendre si bien, sans doute mieux que lui-même. Mais qu'importe, la vie saura lui apprendre, avec moins de bienveillance que moi, malheureusement. C'est encore cela qui me frustre le plus : contempler, impuissante, le long chemin qu'il lui reste à parcourir avant d'être enfin en paix avec lui-même et l'autre – si jamais il y parvient un jour. Ah, mon pauvre chéri, si tu savais écouter ceux qui t'aiment vraiment...
 
Lire dans le destin de Quentin est une chose, mais je peux même me vanter d'avoir réussi à lire dans celui d'Alexandre. Le pauvre, moi qui l'ai malmené à travers les méandres de mon coeur chaotique, il lui fallait d'urgence se refaire une santé auprès de quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui veillait au grain, qui plus est. Pas la peine d'essayer de te cacher, Elise ; je l'avais bien vue, depuis tout ce temps, la connexion entre vos deux destins. Je savais que dès que l'occasion se présenterait, tu lui fondrais dessus comme un oiseau de proie, en tant que charognarde qui se respecte. Bien charogné, ma grande, tu maîtrises ton art. Je suis astreinte à m'incliner et ruminer dans mon coin, et ça t'éclate de voir ça, de jouer les bons samaritains de l'amour. Oh, je ne te blâme pas, tu as tout de même eu la délicatesse – ou la lâcheté, qui sait – de ne pas me le cracher à la figure, je t'en remercie. Mais que veux-tu, il faut bien que je décompense quelque part, et comme tu es la seule personne à m'avoir fait des coups bas, dans l'histoire, alors voilà ton retour de bâton bien mérité.
 
Bref, donc, Quentin éclipsé, Alexandre recasé, moi seule et ramenée une fois de plus à ma problématique de fond qui ne se lasse pas de me narguer : tout est normal, dans l'ordre des choses. Je n'ai pas à me plaindre, j'ai fait mes choix en connaissance de cause, en misant tout sur le fol espoir que moi, pauvre jeune femme délurée, je n'avais aucune crédibilité, et que je pourrais encore me planter dans mes prédictions. Pire que Cassandre, au possible, puisque c'est moi-même qui ai choisi de ne pas m'écouter. Je me suis consolée au feu de l'excitation, de la fascination que continue de provoquer en moi le goût de l'aventure, mais je ne peux nier que je regrettais déjà mon choix au moment où Alexandre m'a dit que l'on appuyait sur pause. Tu parles d'une pause, là tu as appuyé sur stop, et même rewind, puis record pour faire bonne mesure.
 
Je me retrouve donc à nouveau avec un sentiment de vide poignant, douloureux, d'autant plus que j'avais déjà calculé avec une précision diabolique que j'en arriverais là. Comprenant, acceptant et aimant chacun pour ce qu'il est, comprise, acceptée et aimée pour ce que je suis par personne. Comme à mon habitude, je me laisse retirer élégamment du creuset, tout en prenant le soin extra de ne pas bousculer les autres ingrédients. Je me remets à briller par mon absence, les autres se sentent à nouveaux libres et heureux de constater que je ne leur manque pas, que je ne suis pas indispensable à leur vie, que le monde sans moi reste néanmoins le monde. Alors j'ai envie de les applaudir, de les embrasser, leur expliquer que je suis sincèrement comblée de les voir apprendre à se détacher de moi, qui somme toute je ne reste qu'une simple mortelle parmi les mortels... Quelle satisfaction pour moi que de les voir faire leur vie sans rester enchaînée à un idéal de ma petite personne, avec ses défauts et ses imperfections... Quel sentiment pur et parfait que de sentir les liens du coeur fondre, se laver des exigences et des rancoeurs, et voir à nouveau l'autre d'un regard vierge, tel un parfait inconnu qu'on peut aborder sans a priori, avec qui tout est possible...
 
Et en même temps, quelle douleur que de sentir se briser tout ce pour quoi on s'est battu si chèrement. Si les hommes se pressaient à ma porte et qu'il me suffisait de claquer des doigts pour en faire entrer un nouveau dans mon intimité, je ne prendrais sans doute que quelques minutes pour pleurer sur mon sort ; mais ma cour, autant que mon coeur, est désespérément vide, hormis quelques mirages, ça et là, après lesquels je n'ai pas la force de courir. En tant que lectrice de destin qui se respecte, je sais ce qui m'attend avec ceux-là, et je pense avoir assez donné dans l'illusoire pour le restant de ma vie. Alors je m'abîme dans la contemplation des miroirs de l'âme, accrochés à mes murs, où je regarde les formes se mouvoir, s'enchaîner, se faire et se défaire... Avec les yeux, j'anticipe leurs trajectoires, et je ne sais plus bien si elles suivent parce que j'ai vraiment saisi leur fonctionnement, ou bien si c'est moi-même qui les dirige. Sentiment étrange de conscience, sentiment étrange de puissance...
 
Entre temps, l'enveloppe de puissance se traîne dans son chez soi en sous-vêtements – ne serait-ce que la chaleur, rien ne m'incite à prendre la peine de m'habiller – décoiffée, mangeant peu, claviotant beaucoup. Une apparence on ne peut moins glorieuse pour une lectrice de destin, je me prendrais presque pour une héroïne de Pierre Bordage. Si c'est le cas, alors pas étonnant qu'il m'en fasse chier autant. Etrange cependant, cette capacité à pouvoir me déplacer dans les pages pour y lire la suite de l'histoire, dont il m'a dotée. Vous imaginez, un personnage de roman qui sache faire ça ? Faudrait vraiment se le farcir. Heureusement que j'y mets de la bonne volonté, sinon je pourrais lui pourrir son bouquin, grave... Enfin, je ne suis pas idiote, et je sais que ça ne servirait à rien de me rebeller : mon écrivain a tout prévu, après tout c'est lui qui m'a créée.
 
Toute à mon rôle dévolue, je déambule donc comme une âme en peine, avec pour seule satisfaction celle de ne plus faire souffrir personne. Sentir que le monde peut tourner hors de ma présence a quelque chose de profondément rassurant. Un autre chapitre se finit, sur une magnifique ellipse – c'est bien les écrivains, ça, on voit bien que c'est pas eux qui se les tapent, les ellipses. De voir toutes ces pages blanches au-devant est pour moi une source intarissable de frustration et d'ennui. Je me demande d'ailleurs où je trouve la motivation pour écrire tout ceci. Pour l'utilité que j'en aurais, c'est une formidable perte de temps.
 
Heureusement, quand j'y pense, futurologue, c'est un métier d'avenir. Ha ha.

 

 

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Publié dans Ecritures

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N
Eh bah voilà, tes textes sont lisibles maintenant ! :D<br /> J'ai adoré celui-là; j'aime bien ton lyrisme, il est très fluide à la lecture. Et puis les thèmes sont riches et inventifs, j'ai bien aimé me laisser porter par tes réflexions :)
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P
<br /> Je t'inférieure à trois ptite soeur!<br /> <br /> <br />