Kate découvre la culture Magik
Voici en exclusivité avant-première festival de Cannes, un extrait de mon roman à venir, Mi-Méca mi-Magik, qui vous donnera un aperçu des aspects les plus importants de mon univers... Oui c'est long, mais l'avantage c'est que ça peut se lire dans n'importe quel sens!
Diverdi, Cueillailune décroissante
Trois semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Kate au manoir de Hexécate, mais elle avait le sentiment d’y avoir vécu toute sa vie. Seules les incessantes nouveautés de la culture Magik qu’elle découvrait chaque jour lui rappelaient encore ses racines à Selphidy, la vie avec son père, les visites au cimetière... Mais au fond d’elle, tout avait changé, et il ne lui restait presque rien de son sentiment d’appartenance au monde Méca – comme l’appelaient les gens de Hexécate. D’abord un peu déroutée par toutes les différences de sa culture hôte avec ce qu’on lui avait appris, elle n’avait pas tardé à l’adopter pleinement, allant jusqu’à abandonner ce qu’elle connaissait jusqu’alors. Par exemple, elle s’était convertie au calendrier Magik avec une facilité déconcertante. Les noms fleuris que portaient les dates, contrairement à ceux, vides et impersonnels, qui avaient cours dans la société Méca, étaient pour elle une source d’enchantement. Elle s’apercevait à quel point le simple fait de changer sa manière de compter le temps modifiait complètement la perception du monde environnant. C’était en ce moment la période des récoltes et des vendanges, et le peuple Magik s’en rappelait tous les jours à travers le nom de Cueillailune, désignant le cycle de quatre semaines en cours.
Ce qui sonnait encore étrange à ses oreilles, c’était les noms des sept jours de la semaine. Il lui avait fallu se les répéter longuement pour arriver à les mémoriser, dans le bon ordre : diverdi, inédi, entendi, apprendi, érudi, démendi et resplendi. Ann avait pris soin de lui donner une leçon sur l’origine de ces noms. Elle lui avait ainsi appris que, dans la culture Magik, chaque semaine – ou plutôt phase, pour employer leur terme – correspondait à un cycle d’apprentissage. Diverdi, c’était le jour de l’amusement, du jeu, comme le font les enfants en bas âge, qui n’ont pas encore l’esprit suffisamment armé pour aller à l’école. Inédi était le jour de la découverte ; entendi, le jour de la compréhension ; apprendi, le jour de l’apprentissage ; érudi, le jour de la maîtrise ; démendi, le jour de la remise en question ; et enfin, resplendi, le jour de l’illumination. Si tout ceci lui avait paru un peu abstrait au début, Kate avait vite compris comment cette symbolique était mise en pratique. Chaque inédi, les Maîtres proposaient aux novices une série de thèmes qu’ils les invitaient à découvrir. Une fois leur choix fait, les novices se retrouvaient donc face à une problématique dont ils ne pouvaient qu’imaginer les solutions – et c’était leur seul travail pour l’instant. Le lendemain, entendi, les novices avaient droit à des explications. Cependant, on ne leur enseignait pas encore comment mettre en pratique ces nouveaux concepts ; c’était le prétexte du jour suivant, apprendi. Érudi était consacré à la pratique des nouvelles connaissances et à l’étendue de leurs diverses applications. Démendi était sans doute le jour le plus frustrant de la phase, car c’était là où l’on étudiait les cas de figure dans lesquels la pratique fraîchement acquise se révélait impossible à mettre en place, ou inadaptée. Enfin, resplendi était le jour qui concluait la phase d’apprentissage, en élargissant le thème, aussi bien pour en entrevoir les ouvertures que pour le situer et le mettre en parallèle avec d’autres domaines, d’autres pratiques. On avait alors le sentiment étrange que tout était lié, finalement, que chaque resplendi amenait à la même conclusion, quel que soit le thème abordé. Quant au diverdi, c’était invariablement un jour de repos, et surtout de fête.
Ce diverdi-là n’était, de surcroît, pas n’importe lequel, avait-on prévenu Kate. On y fêterait l’équinoxe d’automne et, d’après ce qu’elle avait cru comprendre, les festivités équinoxiales étaient accompagnées de rites de passage, en plus des réjouissances habituelles. La perspective de participer à ces rites emplissait la jeune fille d’appréhension, car les membres de chaque confrérie y étaient mis en compétition les uns contre les autres, ce qui permettait uniquement aux meilleurs d’accéder à l’échelon supérieur de la hiérarchie – en l’occurrence, initié. Au vu de son retard sur les autres adolescents, Kate craignait donc de rester novice pendant bien longtemps. Désireuse de parvenir à combler ses lacunes au plus vite, elle se forçait à des séances de travail pénibles et assidues, mais elle avait encore le sentiment de progresser trop lentement. Ann, sa nouvelle amie, tentait de la guider, et l’encourageait, lui répétant avec sa bonne humeur permanente que ce n’était pas si difficile, et qu’elle y arriverait très rapidement. Ainsi, Kate pouvait déjà se vanter d’arriver à lire et écrire avec une aisance croissante les symboles de l’écriture Magik, qu’ils appelaient « glyphes ».
Ces fameuses glyphes étaient d’ailleurs bien plus qu’un simple alphabet, si elle en croyait sa toute première phase d’apprentissage, sur le thème de la symbologie (elle avait choisi cette thématique en repensant aux paroles de Célestine sur ses prétendues dispositions pour le domaine, et en se disant qu’elle aurait donc peu de chance de l’y croiser, mais la petite pimbêche avait visiblement ressenti la nécessité d’étaler sa science auprès de ses camarades). La jeune fille avait eu besoin de toute sa concentration pour parvenir à suivre les propos de tante Clarisa, une femme de la quarantaine sèche, aux yeux perçants et à la voix tranchante – et accessoirement, Matriarche de la confrérie de Scientacère. En effet, elle était à peu près la seule novice du lot à ne pas savoir lire les glyphes, et à ne pas en connaître la symbolique. Car, outre le son qu’elle représentait, chaque glyphe avait aussi une fonction précise et des propriétés diverses. D’après ce qu’elle avait retenu de cette session, bien que cela restât encore flou pour elle, c’était donc le jeu sur les significations des glyphes et leurs différentes combinaisons qui permettait de construire les formules magiques. La chose qu’elle avait le mieux retenu, aux dépens d’un de ses camarades, c’était qu’en écorchant le moindre son d’une formule, on pouvait donc en modifier complètement la signification, et produire des effets inattendus, qui devenaient facilement dangereux.
Malgré une étude répétée des glyphes, Kate avait encore du mal à en saisir le fond. Il lui semblait que ce n’était pas simplement à un effet particulier que chaque glyphe correspondait, mais plus généralement, à un concept, dont il lui était difficile de saisir les contours. Ainsi, elle était restée perplexe un moment devant la présence commune de Hagaju, la glyphe de Révélation, sur des objets aussi différents qu’un bâton de craie et une fiole-lumière, cet objet qui servait à éclairer les salles du manoir, à la manière d’une ampoule électrique – une autre coutume fascinante du peuple Magik, qui consistait à graver des glyphes sur chaque objet pour en désigner l’utilité, et qui témoignait de la prépondérance des symboles dans ses représentations. Elle avait voulu demander à Ann, mais c’était Célestine qui avait répondu aussitôt, sur son ton agaçant d’encyclopédie ambulante : « en réalité, Hagaju n’est pas en position d’effecteur sur un morceau de craie, il signifie donc image et non révéler. Associé à Lassesh, la glyphe de Rémanence, comme effecteur, le duet signifie donc littéralement conserver une image, c’est-à-dire écrire ; en revanche, le double Hagaju des fioles-lumière signifie révéler de la lumière, donc éclairer... ». Ann ne s’était pas privée de soupirer copieusement et d’envoyer balader la jeune Lunenfeuille par des moqueries bien senties. Kate n’avait rien ajouté et avait laissé faire son amie, tandis que Célestine se drapait dans son voile de mépris habituel. Ces explications l’avaient laissée songeuse, réalisant qu’une même glyphe pouvait avoir plusieurs sens différents, bien que tournant toujours autour du même concept.
Hagaju était d’ailleurs devenue sa glyphe de prédilection depuis qu’elle avait réalisé que sa baguette, la Flashlight, avait été conçue par Sybèle exprès pour optimiser les formules qui l’utilisaient. C’était au cours de sa première phase à Hexécate, alors que, saisie de la nécessité impérieuse d’apprendre à se servir de sa baguette magique, elle avait demandé à Ann un petit cours particulier, qu’elle avait découvert cette propriété. La jeune fille avait retroussé ses manches, saisi sa propre baguette, et avait annoncé :
« Bon, je ne sais pas faire grand’chose non plus, mais je peux te montrer quelques trucs faciles... Attention... Uheg ! »
Alors qu’Ann prononçait la formule, une gerbe d’étincelles jaillit de l’extrémité de sa baguette et se mua en un flot de lumière qui éclaira face à elle, à la manière d’une lampe-torche. La jeune Draclameur arbora un petit sourire satisfait en voyant les grands yeux de sa camarade.
« Trop facile, s’esclaffa-t-elle. Tiens, tu n’as qu’à essayer ! »
Peu désireuse de déclencher une catastrophe en prononçant la formule de travers, Kate se la fit répéter par son amie et tâcha de bien l’avoir en tête avant de s’y risquer. Elle attrapa sa baguette, se concentra, comme on lui avait appris, et déclama le mot magique d’une voix forte et claire. Elle remarqua subrepticement que trois des symboles gravés à la surface du bois sombre s’illuminèrent brièvement, comme au moment où Sybèle lui avait fait essayer, dans son atelier. Le rai de lumière s’était alors manifesté, de la même manière que pour Ann, mais éclairant de façon beaucoup plus vive et concentrée. En comparaison, l’éclairage que projetait son amie ressemblait davantage à celui d’une lampe aux piles usées.
Éblouissant Ann par mégarde, Kate s’était vue décocher à son tour un jet de lumière qui, bien que moins puissant, l’avait obligée à détourner le regard. Les deux amies s’étaient alors lancées en riant dans un duel d’éblouissement, jeu idiot qui trouva vite un terme lorsque Kate s’affala par terre, prise d’un vertige impromptu. Si Célestine avait été là, elle se serait faite un plaisir d’expliquer en large et en travers que la baguette n’était qu’un instrument qui se nourrissait de l’énergie de son porteur, et que par conséquent, pratiquer la magie fatiguait. Sans expérience, Kate avait éprouvé le « vertige de la première fois », comme l’avait nommé Ann avec un clin d’oeil. A dater de ce jour, elle s’était promise de pratiquer régulièrement pour augmenter sa résistance et pouvoir faire de la magie de plus en plus longtemps. Plus facile à dire qu’à faire, cela dit, car en-deça d’épuiser son énergie, utiliser sa baguette magique émoussait surtout sa concentration, ce qui la forçait à redoubler de vigilance pour éviter de faire n’importe quoi, et la fatiguait donc d’autant plus vite. Mais, dans l’ensemble, elle était plutôt satisfaite de ses progrès; qu’elle avait pu mesurer pleinement lors de sa dernière phase d’apprentissage, où on leur avait montré comment condenser plusieurs formules en une seule, afin d’économiser son énergie – et aussi sa salive, par la même occasion.
Kate utilisait donc de plus en plus régulièrement sa baguette pour s’éclairer dans le noir, au lieu d’avoir systématiquement recours aux fioles-lumière. Elle avait d’ailleurs été très surprise d’apprendre que celles-ci, comme beaucoup d’autres objets du quotidien, se mettaient en marche à l’aide d’un mécanisme comparable aux interrupteurs des appareils électriques auxquels elle était habitués – enfin, le peu d’entre eux qui existaient encore dans le monde Méca, puisque les mécalampes avaient envahi les foyers, qui adaptaient automatiquement leur puissance à l’état d’éveil des habitants, autant dire qu’il valait mieux ne pas être insomniaque. En effet, il suffisait d’introduire sa baguette dans une fente prévue à cet effet, et de prononcer un mot-clé qui semblait vouloir dire mettre en marche – Kate n’avait pas encore bien saisi toute la subtilité des glyphes qui le composaient – pour que les parois vitreuses se teintent d’une douce et pâle lumière. A l’inverse, un autre mot servait à arrêter le mécanisme. C’était d’ailleurs sur ce même principe qu’étaient construits les dispositifs de transfert, ces fameuses chambres qui permettaient de passer d’une « version » du manoir à l’autre. La différence était que pour ceux-là, chaque résident du manoir possédait un mot-clé qui lui était propre, sans doute pour contrôler le trafic, et économiser ces systèmes qui devaient reposer sur une magie extrêmement complexe et coûteuse. La quantité de transferts autorisés était d’ailleurs réglementée, et Kate était saisie d’angoisse à chaque fois qu’elle perdait le compte de ceux qu’elle avait déjà utilisés, se demandant si elle réussirait à retourner à sa chambre. Pour cette raison, elle se déplaçait presque tout le temps en compagnie d’Ann, ainsi qu’on leur avait conseillé de faire. Au moins, si l’une venait à manquer de crédit, l’autre pourrait toujours la raccompagner.
C’est à travers ce type d’organisation que se construisait la vie en communauté, au sein des confréries, et aussi entre elles. Ainsi, chaque membre, quel que fût son rang, était tenu de participer aux tâches communautaires, d’une façon ou d’une autre. Lisa aidait aux cuisines ou au ménage, Célestine contrôlait le bon fonctionnement de quelques dispositifs magiques simples (fonction dont elle tirait la plus grande fierté, et dont elle ne manquait pas de se vanter par ailleurs), Lloyd accomplissait des tâches plus physiques, comme déplacer des meubles – fonction très usitée dans les locaux de Librapace... Kate et Ann, quant à elle, aimaient participer aux choses qui se passaient en extérieur, comme cueillir des fruits et des champignons, ou chasser du petit gibier, car cela requérait la présence d’un Aîné, et elles en profitaient pour aligner leurs quarts sur ceux de Susan. Cela leur permettait d’échapper aux autres tâches, beaucoup moins palpitantes, et de les mener en petit comité.
Kate appréciait beaucoup ce mode de vie, elle se sentait comme une pierre dans l’édifice de sa confrérie, et du manoir tout entier, elle aimait penser que c’était les vivres recueillis en compagnie de ses amies qui étaient cuisinés, et que l’on servait aux repas aux dizaines de confrères, petits ou grands, novices ou aînés, quelle que soit la couleur de leur robe. Elle se savait utile, même à sa modeste mesure, et elle pensait à tous ses anciens camarades du monde Méca, engoncés dans leur individualité, chacun penché sur son mécatéléphone, son mécabaladeur vissé sur les oreilles... Ici, les contacts se liaient facilement et spontanément, chacun avait conscience de n’être rien sans l’aide des autres. Le partage était naturel et tombait sous le coup du bon sens ; et c’était des robes de toutes les couleurs qu’on voyait chaque jour dans le manoir, quelque soit la partie dans laquelle on se trouvât. En l’occurrence, les confrères d’Ocerment accueillaient avec une sympathie toujours renouvelée les membres des autres confréries dans les magnifiques jardins d’agrément qui entouraient cette partie du manoir.
Après une observation attentive des différentes parties du manoir, Kate avait eu l’impression étrange que celui-ci avait été copié en plusieurs exemplaires, et que chaque « version », pour reprendre le terme utilisé par tante Jada, avait évolué à sa manière, enfin, à la manière des gens qui y habitaient. Comme un endroit historique qui change de configuration à travers les âges, sauf que les différentes configurations étaient simultanées, coexistaient, et étaient reliées par des passages prévus à cet effet. La traversée des six parties du manoir ressemblait à un voyage dans le temps, davantage qu’un changement de lieu. Ainsi, on passait de l’ambiance médiévale des sobres locaux de Draclameur aux décors artistiques et raffinés d’Ocerment, qui tenaient davantage de la Renaissance ; on trouvait à Scientacère une étrange impression de visiter un monument extraterrestre, avec ses myriades de glyphes gravées partout sur les murs, et Librapace ressemblait à un squat géant installé dans un temple maya désaffecté. La partie Lunenfeuille, quant à elle, était figée dans le temps, avec la simplicité de ses traits, et sa verdure omniprésente. C’était encore la sixième et dernière partie, qui contenait les installations communes telles que les cuisines ou les lingeries, qui semblait la plus moderne, avec sa pierre blanchie et polie, et surtout, l’imposante horloge qui était suspendue au plafond, à l’horizontale.
La position de cette horloge avait laissé Kate perplexe, mais d’après ce qu’elle avait pu comprendre, le mécanisme de l’horloge Magik se déréglait lorsqu’elle était incliné. La raison profonde de cette caractéristique singulière lui échappait encore, mais cela faisait partie des questions qu’elle gardait encore pour elle, par crainte d’accaparer Ann qui faisait déjà tant pour l’aider. Et elle ne voulait pas se résoudre à demander à Célestine, qui prendrait encore plaisir à se la raconter devant son ignorance. Il lui suffisait d’avoir compris que les heures Magik changeaient de durée selon le moment de l’année, de sorte à suivre réellement les mouvements du soleil. Ainsi, le jour se levait invariablement à mi-apatite, et en cette fin d’été, Kate avait pu observer patiemment la décroissance de la durée d’ensoleillement, directement sur le cadran de l’horloge...