Out Of Time (extrait)
Sun Guan Dai se figea en entendant le léger grincement de la porte de son appartement. Il pouvait reconnaître ce son entre mille. Il vivait depuis suffisamment longtemps dans ce taudis pour en connaître par coeur tous les bruits, même les plus infimes. Incapable de bouger, les mains suspendues au-dessus de son clavier, il prêta l'oreille. Si quelqu'un était en train de pénétrer chez lui, il lui valait mieux se préparer à se défendre, songea-t-il. Mais, pris de court, il ne lui venait aucune idée de quoi faire. Le jeune homme était un reptile, un animal à sang froid. Son coeur et ses muscles n'étaient pas prévus pour improviser dans le feu de l'action. C'est donc ainsi, immobile, hébété, qu'il entendit la porte de sa chambre s'ouvrir dans un fracas qui jurait violemment avec le silence confiné de la pièce.
Un coup de feu retentit aussitôt. Sun Guan Dai tourna les yeux lentement et aperçut une silhouette encagoulée qui brandissait une antique arme à feu dans sa direction. Il attendit l'impact de la balle, qui tardait étrangement à venir. Alors, la silhouette s'affaissa lentement, laissant la place à une soeur jumelle, vêtue de la même manière. Celle-ci enjamba le corps et s'approcha du jeune homme en le tenant en joue. Celui-ci, tétanisé, réalisait avec difficulté ce qui se tramait autour de lui. Son esprit était saturé par la trop grande quantité d'informations nouvelles qui lui arrivaient en même temps. L'image de l'écran noir affublé du message d'erreur Stack overflow s'imposa à lui. En d'autres circonstances, ça lui aurait certainement arraché un sourire.
« Bonsoir, professeur. »
La voix de l'assassin était douce, posée, et féminine. Elle parlait un anglais assuré, avec un léger accent dont Sun Guan Dai n'aurait su déterminer l'origine. Il tenta de trouver une répartie cinglante, mais, dans l'urgence de la situation, rien ne lui vint à l'esprit.
« Que voulez-vous ? demanda-t-il alors, jugeant que l'heure n'était pas à l'originalité.
– Discuter avec vous, si vous le voulez bien.
– Ne vous fichez pas de moi. On n'entre pas par effraction chez les gens avec une arme à la main pour le simple plaisir de papoter.
La silhouette libéra un rire clair et mélodieux.
– Vous avez raison. Je suis là pour vous éliminer ; mais nous avons tout notre temps, pas vrai ?
Et elle s'esclaffa à nouveau, comme si elle venait de faire une bonne plaisanterie.
– Montrez-vous, lâcha Sun Guan Dai d'une voix qu'il voulait autoritaire, mais qui tremblait manifestement.
La silhouette sembla hésiter un instant mais se décida à retirer sa cagoule d'une main, gardant bien l'autre pointée dans la direction de sa victime. Le tissu noir libéra une cascade de cheveux sombres et bouclés. La femme était plutôt jeune, elle devait avoir la vingtaine. Sa peau mate luisait légèrement de transpiration, et des grands yeux d'un bleu étonamment clair luisaient comme des perles au milieu de son visage.
– Satisfait ? demanda-t-elle avec un demi-sourire.
– Allez droit au but. Si je dois mourir, j'aime autant que ce soit rapide.
– Très bien. Je peux m'asseoir ?
Déconcerté, Sun Guan Dai hocha nerveusement la tête. Il s'était déjà imaginé se faire assassiner par des fanatiques religieux, dans d'improbables rêves de gloire, mais ce n'était pas à ce genre de comportement qu'il se serait attendu de la part de ses bourreaux. La femme le fixa un instant, comme si elle cherchait ses mots. Elle prit une inspiration et commença enfin :
– Vous savez pourquoi on cherche à vous évincer, professeur ?
– Parce que les religions cherchent toujours à occulter les vérités scientifiques.
– Je m'attendais un peu à cette réponse...
– Dites-moi que j'ai tort pour voir...
– Oh non, pas tout à fait. Celui-là (la femme repoussa négligemment du pied le corps qui gisait par terre) était en effet là pour ça.
– Et vous non, je suppose, puisque vous l'avez tué.
– C'est exact.
– Alors vous ne cherchez pas à m'éliminer, sinon vous l'auriez laissé faire.
De sa main libre, la jeune femme joua avec ses boucles brunes tout en esquissant un sourire amusé.
– Disons que ça dépend de vous...
– Vous voulez quoi ? Que je travaille pour votre pays ?
– En quelque sorte...
– Ecoutez, mes recherches ne sont pas à vendre. Tout est en crypté sur ce disque et vous n'aurez jamais la clé, donc inutile de perdre votre temps à essayer de m'acheter...
– Vous vous méprenez sur mes intentions, professeur. Ce ne sont pas vos recherches qui nous intéressent. C'est vous.
– Moi...? Vous vous trompez de personne...
– Je ne pense pas. Mes renseignement sont formels.
– Si vous étiez si bien renseignée, alors vous ne m'appelleriez pas professeur, je ne suis pas encore diplômé...
Sun Guan Dai se surprit lui-même à adopter délibérément un ton sarcastique à outrance. C'était sa petite revanche sur la femme encagoulée qui semblait jouer avec lui comme un chat avec une souris. Cependant, elle ne parut pas démontée outre mesure par cette réplique tranchante.
– Oui, vous avez raison... Question d'habitude ; vous savez, chez moi, tout le monde vous appelle professeur Sun.
– Et c'est où, chez vous ?
– D'ordinaire, à cette question, je réponds : vous ne me croiriez pas. Mais vous, vous pourriez me croire... peut-être. Après tout, c'est votre domaine d'étude.
Il fallut plusieurs secondes au jeune chinois pour saisir la signification de ces propos nébuleux. Il laissa ses yeux errer sur les schémas qu'il avait dessinés, et dispersé un peu partout sur la courte table qui lui sevrait de bureau de fortune. Officiellement, il travaillait pour sa thèse sur les propriétés de la matière noire, qui avait été isolée, et dont l'existence avait été prouvée par un groupe de chercheurs de son pays, quelques années plus tôt. Officieusement, ces travaux lui avaient soufflé une conception qui s'était peu à peu imposée à lui comme l'évidence, mais qui était peu orthodoxe. Puisque la densité de la matière noire augmentait avec le temps, elle pouvait servir à mesurer l'âge de l'univers. Or, le groupe détude de Guan Dai avait observé un phénomène singulier : cette densité n'était pas la même partout. Comme si certaines choses vieillissaient plus vite que d'autres.
Le jeune homme avait commencé par dessiner des droites parallèles, avec des graduations plus ou moins espacées, pour représenter différentes personnes, différents destins, qui s'écoulaient plus ou moins rapidement. Il avait longtemps contemplé ces schémas, dans lesquels il lui semblait manquer un élément essentiel. Puis un jour, raturant l'un de ses traits, il avait eu une illumination. Si les destins qui se croisent vont dans la même direction, alors on pourrait imaginer que ceux qui diffèrent auraient plutôt tendance à s'écarter l'un de l'autre. Au lieu de faire des droites parallèles, Guan Dai s'était donc mis à modéliser des espaces temporels avec une infinité de traits emberlificotés, accompagnées d'indication telles que "vers une relation avec A", "vers une scission avec B"... Mine de rien, les rails uniformes de départs s'étaient peu à peu transformés en buissons aux embranchements complexes.
C'était justement à ça que ressemblait son modèle le plus récent. Un arbre de possibilités, avec un embranchement pour chaque choix. Pas pour représenter l'avenir, mais l'ensemble du temps de vie d'une personne. Sun Guan Dai avait la certitude que toutes ces possibilités alternatives existaient réellement dans l'univers, simultanément, comme les couloirs d'un labyrinthe coexistent même si on ne prend qu'un seul chemin. Autrement dit : le destin n'existe pas, la vie n'est pas écrite à l'avance. Théorie ambitieuse que, grâce à ses études sur la matière noire, il aurait peut-être la possibilité de démontrer.
Le jeune homme regarda son interlocutrice, interdit.
– Si vous comptez me faire le coup du voyage dans le temps, pas la peine de vous fatiguer, il y en a d'autres qui sont passés avant vous.
– Alors je retire ce que j'ai dit, soupira la jeune femme, visiblement déçue. Vous ne pouvez pas me croire.
– Alors, dites-moi tout, ricana Guan Dai. Vous venez de quelle année ? Quelle monstruosité suis-je appelé à commettre pour que vous vouliez m'éliminer ? Et puis d'abord, est-ce que mes travaux ont réussi ou échoué ?!
– Les deux, bien évidemment. C'est bien le principe de votre théorie, non ?
Le sang de Sun Guan Dai se glaça. Il ouvrit la bouche, mais fut incapable d'articuler le moindre mot. La femme poursuivit, avec son éternel sourire en coin :
– Vos recherches doivent révolutionner le monde. Ce simple événement est donc à lui tout seul le fruit d'un embranchement, pas uniquement dans votre histoire personnelle, mais dans celle de l'humanité toute entière. Il existe une branche d'univers dans laquelle vos recherches aboutissent, et où vous entrez dans les livres d'histoire... et une autre où vous n'êtes jamais reconnu, et restez un obscur savant fantasque tapi dans l'ombre. Et nous sommes très proches de cet embranchement...
L'esprit du jeune homme fonctionnait à toute allure, tentant d'intégrer les dires de sa vis-à-vis, mais il ne pouvait s'empêcher de sentir un vertige grisant s'emparer de lui, alors que le message d'erreur Stack overflow clignotait furieusement dans sa tête.
– En fait, nous l'avons déjà dépassé, rectifia la jeune femme d'un ton sentencieux.
– Nous sommes dans une branche ? Dans une de ces deux branches ? Laquelle ?
– Devinez...
– Je suis... je suis appelé à réussir... Pourquoi voudriez-vous me tuer sinon ?
– C'est là que ça se complique, soupira la jeune femme, puis, avisant le pistolet qu'elle tenait toujours en main, elle demanda : je peux compter sur votre curiosité scientifique et lâcher ça un moment ?
Sun Guan Dai ne répondit pas, mais elle déposa tout de même son arme sur le bord du lit, où elle se trouvait assise. Une terrible négligence, qui pourrait s'avérer fatale pour elle. Le jeune chercheur commença à transpirer.
– Vous connaissez l'église Illuminée ? demanda la prétendue envoyée du futur.
– Vaguement... j'en ai déjà entendu parler deux ou trois fois à la télé.
– Vous feriez mieux de vous renseigner. D'ici un siècle, ce sera la religion dominante sur le globe.
– Je ne vous crois pas, répliqua fermement Sun Guan Dai. Les religions s'affaissent comme des châteaux de cartes, elles sont obsolètes. Les hommes en ont assez qu'on leur fasse croire que tout est fait d'une telle manière, que tout est écrit à l'avance...
– C'est précisément la raison pour laquelle vous devriez mieux vous renseigner, professeur – je veux dire, futur professeur. Les Illuminés rejettent toutes les conceptions classiques de destin et de karma... pour eux, l'homme se réincarne vierge de ses actions antérieures, et c'est pour cela qu'il ne se rappelle de rien...
– Ca ne change rien. Il n'existe aucune preuve qu'il y a une vie après la mort.
– Non, mais ce n'est pas après ce genre de preuve que court l'église Illuminée.
– Ce sont des croyants, il n'ont pas besoin de preuve.
– Détrompez-vous ! Les Illuminés sympathisent beaucoup avec la communauté scientifique. Ils pensent que science et religion devraient s'accorder plutôt que de s'opposer. C'est pour ça qu'ils recherchent dans la science des faits qui soutiennent leurs idées. Et la preuve ultime, la preuve que le destin n'est pas écrit à l'avance, c'est vous, professeur Sun, qui allez l'apporter.
Guan Dai déglutit péniblement. Il lorgnait l'arme de son invitée inopportune du coin de l'oeil, songeant que c'était peut-être sa dernière chance de s'en sortir. La gorge serrée, les mains moites, il se sentait vraiment mal à l'aise en présence de cette femme qu'il n'avait pas envie de croire, mais qui tenait pourtant un discours troublant. D'une voix mal assurée, il objecta :
– Je ne vois pas le rapport avec votre présence ici.
– J'y viens. Je vous ai prévenu que c'était compliqué. Donc, votre rencontre avec un prêtre Illuminé va tout changer. Ils vous donneront les moyens d'aller au bout de votre théorie, et vous publierez le premier ouvrage scientifique qui servira de référence à une croyance religieuse...
– Et après...?
– Ca n'a pas l'air de vous impressionner. Pourtant, dans nos cours d'histoire, on ne tarit pas d'éloges... Enfin, peu importe. Toujours est-il que vous mourrez bêtement au cours d'un attentat contre votre ami le grand prêtre, monté en grade entre temps... ce qui ne vous laissera pas le temps de vous consacrer à votre deuxième grand projet, la chronautique.
– La... le voyage... dans le temps ?
– Exact ! Accélérer le vieillissement ou au contraire le ralentir, jusqu'à pouvoir presque le neutraliser, en manipulant la densité de la matière noire... c'est comme ça que vous espériez pouvoir traverser le temps, mais ça n'aura servi qu'à fabriquer des dispositifs anti-viellissement, enfin c'est encore une autre histoire... Mais, vous qui détestez tant les croyants, vous serez déçu d'apprendre que pour le coup, ils vont vous coiffer au poteau. Le premier homme à voyager dans le temps était un mystique, inspiré par les idées des Illuminés – les vôtres, donc. Par la méditation.
– Ben voyons. Pourquoi n'y avions-nous pas pensé plus tôt.
– Ca lui a pris dix ans de perfectionnement avant d'atteindre l'état de stase – c'est-à-dire, où on fige le temps autour de soi. Et ce sont vos écrits qui l'ont guidé, il n'aurait sans doute pas réussi tout seul...
– Et qu'a-t-il donné comme preuve de cette réussite ?
– Eh bien... les scientifiques de son époque lui ont posé la même question. Pas de preuve, pas de validité scientifique, pas de place dans les temples Illuminés. En fait, puisque vous tenez à ce que je vous épargne les détails, il ne pouvait pas ramener de preuve matérielle... Il n'y a que l'esprit qui traverse le temps, la matière, elle, reste fermement ancrée dans sa réalité physique.
– Vraiment ? Alors où avez-vous trouvé ce corps ?
– Ecoutez, il faut savoir ce que vous voulez... Comment voulez-vous que j'aille à l'essentiel si vous me demandez tout le temps des détails ?
– Alors finissez-en avec vos histoires absurdes.
– Bien. Il s'avère donc que les Illuminés s'emparent de la technique, et leurs écoles se mettent à former des chronautes, des gens capables de traverser le temps... Il ne faudra que quelques décennies pour cartographier l'ensemble de l'arbre-temps, avec tous ses embranchements connus, au travers de l'histoire humaine...
– Même leur propre futur ?
– Oui, mais il a été vite exploré.
– Comment ça ?
– C'est un cas de figure que vous n'aviez pas imaginé, apparemment... Le fait de savoir à l'avance ce qui vous attend vous permet de changer votre futur, pas vrai ?
– Oui, et alors ?
– Alors la branche s'atrophie. L'histoire de l'humanité arrive dans une impasse. Plus rien n'évolue, puisque l'église veille à empêcher toute chose indésirable qui pourrait arriver, en envoyant ses chronautes en éclaireurs.
Sun Guan Dai ne put réprimer un frisson d'effroi. La logique implacable de ce raisonnement, dans le cadre de sa propre théorie, lui faisait l'effet d'une douche froide. En effet, il n'y avait jamais pensé. C'était pourtant tellement évident.
– Nous appelons cette époque la Fin des temps, continua la jeune femme d'une voix grave. Pour l'église, c'est le paradis retrouvé, la victoire de l'homme sur les vicissitudes de son destin. Le monde entier est à l'état de stase.
– Alors vous pensez que m'assassiner permettra d'empêcher ça...?
– Encore un peu de patience, je n'ai pas fini...
– Vous venez vous-mêmes de dire que plus rien n'évolue après votre Fin des temps...
– Oui, mais j'ai oublié un détail.
– Quoi encore ?!
– Peu avant l'avènement de la Fin des temps, certains prêtres ont émis l'idée d'évangéliser les autres branches de l'arbre-temps, en leur apportant la science du temps, et l'art de la chronautique. C'est vrai qu'il y a une chose troublante : notre branche – je veux dire, celle d'où je viens – est la seule et unique, de tout l'arbre-temps connu, où la chronautique existe...
– C'est probable. C'est comme l'apparition de la vie, il y a une chance infime que cela se produise...
– Possible, mais ce n'est pas la conclusion qu'en ont tirée les grands prêtres de l'église. Pour eux, c'est une preuve que notre branche est la branche pure, celle qui, parmi des milliers d'essais ratés, était destinée à donner le bon résultat...
– Je croyais que vos Illuminés étaient contre l'idée de destinée...!
La jeune femme sourit tristement.
– Vous savez, en cent cinquante ans, bien des choses changent... Toujours est-il que depuis, les Illuminés parcourent l'arbre-temps de long en large pour effacer toutes les réalités alternatives, pour couper toutes les branches, les unes après les autres...
– Alors... Alors vous êtes une Illuminée, et vous voulez me tuer pour empêcher cette branche...
– Ne soyez pas ridicule, cracha la jeune femme, visiblement vexée. Réfléchissez un peu ! Si je veux vous éliminer, c'est pour empêcher l'apparition de la science du temps et de la chronautique. Ce serait du suicide de faire ça dans la branche alpha !
– Alors allez-vous enfin m'expliquer pourquoi vous tenez tant à me faire disparaître ?!
– Je suis dans l'autre camp. Je suis de ceux qui cherchent à préserver l'arbre-temps. Pour ça, nous poursuivons les Illuminés dans les branches bêta – les branches alternatives – et nous tentons de les devancer pour faire en sorte de maintenir le cours des choses, contrairement à eux qui veulent le modifier.
– Vous voulez dire que... que...
– Que vous êtes une version du professeur Sun qui est censée rater. La version, d'ailleurs, qui est la plus proche du succès. C'est autour de vous, et du peu de mauvais choix que vous avez faits, que s'opère l'embranchement. C'est pour ça que l'Illuminé chargé de votre cas en a après vous.
– Alors les Illuminés voudraient me forcer à réussir mes recherches ?
– Et ainsi atrophier progressivement la branche bêta dans laquelle vous vous trouvez, acquiesça la jeune femme. Jusqu'à ce qu'elle ressemble intégralement à notre branche alpha... et qu'elle s'y fonde. Si nous n'arrêtons pas les Illuminés, bientôt, le temps se transformera en autoroute... la conception contre laquelle vous vous êtes battu toute votre vie.
– Donc, en fait, c'est pour le bien de l'univers que vous venez m'éliminer ?
– On peut dire ça comme ça. »
Sun Guan Dai fixa longuement l'intruse. Il ne parvenait pas à lire quoi que ce soit dans l'océan de ses yeux. Son esprit rationnel lui interdisait de croire un traître mot de l'histoire extravagante qu'elle venait de lui raconter. Mais au fond de lui, il pressentait justement qu'elle était bien trop extravagante pour avoir été inventée. Elle souffrait quelques carences sur le plan scientifique, mais le jeune homme avait beau réfléchir, il ne parvenait pas à mettre en défaut sa logique de fond. Son coeur battait la chamade, son cerveau était au bord de l'implosion. Il ne savait plus quoi penser
Une bonne minute s'écoula, avant que Guan Dai se décide à parler.
« Désolé, lâcha-t-il.
– Pour quoi ?
– Je ne marche pas. Vous êtes sans doute très intelligente, et vous avez de la répartie, mais je ne peux pas vous croire.
Contrairement aux attentes du jeune homme, son interlocutrice ne protesta pas. Elle se contenta de soupirer en secouant la tête.
– Vous êtes très intelligent aussi, c'est très agréable de parler avec vous. Vous êtes dans les livres d'histoire de mon époque, vous savez ? Mais alors, quelle tête de mule vous faites...
– Tête de mule ? Vous n'insistez même pas...
– Vous ne comprenez pas, professeur. Que croyez-vous que je fasse quand vous m'annoncez que vous ne voulez pas me croire ?
– Vous me tuez, je suppose.
– Après vous avoir raconté tout ça ? Professeur, je veux que vous m'accompagniez. La menace de mort, c'est surtout pour que vous n'ayez pas le choix.
– Vous accompagner ? Comment ça ?
– Je suis entraînée pour transporter les profanes à travers le temps, je peux vous faire voyager avec moi...
– Dans quel but ?
– Profiter de votre intelligence pour nous aider dans la lutte contre les Illuminés. Et par la même occasion, vous faire disparaître de cette branche où vous ne pouvez pas rester...
– Et si je refuse, vous me tuerez, c'est bien ça ?
– Voyons... Est-ce que j'ai l'air d'une tueuse ? Si vous refusez, alors je recommence.
– Vous... quoi ?!
– Je vous l'ai dit, professeur. Je suis une chronaute. Vous êtes un dur à cuire, je n'ai encore jamais réussi à vous convaincre, j'ai pourtant essayé plein de tactiques différentes. Mais vous voulez toujours tout savoir, alors je finis à chaque fois par vous expliquer...
Sun Guan Dai ferma les yeux et se passa la main sur le visage. C'était trop, beaucoup trop. Il n'avait d'ordinaire aucune difficulté à confondre les charlatans qui prétendaient venir du futur ou pouvoir lire l'avenir. Mais cette femme le devançait. Elle avait toujours une longueur d'avance sur son propre raisonnement, comme si, comme si... comme si elle connaissait le fonctionnement du temps mieux que lui.
– Ca fait combien de fois que vous essayez ? marmonna-t-il, tremblant.
– C'est la cinquième. C'est très frustrant de devoir tout reprendre au début à chaque fois, vous savez. En plus, je me fatigue peu à peu... La décorporation est très épuisante...
– Pourquoi vous n'avez pas abandonné plus tôt ?
– Il nous faut des hommes pour combattre les Illuminés. Des grands hommes. Vous êtes celui qui a découvert les lois du temps. Vous êtes le Einstein du 21ème siècle. Il nous faut votre aide, à tout prix. Vous vous y êtes destiné vous-mêmes...
– Vous savez bien que je ne crois pas au destin.
– Alors arrêtez de refuser. Changez d'avis, pour une fois. »
Lessivé, tremblant et en sueur, Sun Guan Dai ne sut trop comment les choses se passèrent ensuite. Derrière le voile opaque dans lequel baignait son esprit, il entrevit seulement la jeune femme s'approcher, ses magnifiques yeux bleus lui sourire, puis il sentit des bras se refermer autour de lui. Il fut alors saisi d'un vertige, et il lui sembla plonger dans un gouffre sans fond.
Un coup de feu retentit aussitôt. Sun Guan Dai tourna les yeux lentement et aperçut une silhouette encagoulée qui brandissait une antique arme à feu dans sa direction. Il attendit l'impact de la balle, qui tardait étrangement à venir. Alors, la silhouette s'affaissa lentement, laissant la place à une soeur jumelle, vêtue de la même manière. Celle-ci enjamba le corps et s'approcha du jeune homme en le tenant en joue. Celui-ci, tétanisé, réalisait avec difficulté ce qui se tramait autour de lui. Son esprit était saturé par la trop grande quantité d'informations nouvelles qui lui arrivaient en même temps. L'image de l'écran noir affublé du message d'erreur Stack overflow s'imposa à lui. En d'autres circonstances, ça lui aurait certainement arraché un sourire.
« Bonsoir, professeur. »
La voix de l'assassin était douce, posée, et féminine. Elle parlait un anglais assuré, avec un léger accent dont Sun Guan Dai n'aurait su déterminer l'origine. Il tenta de trouver une répartie cinglante, mais, dans l'urgence de la situation, rien ne lui vint à l'esprit.
« Que voulez-vous ? demanda-t-il alors, jugeant que l'heure n'était pas à l'originalité.
– Discuter avec vous, si vous le voulez bien.
– Ne vous fichez pas de moi. On n'entre pas par effraction chez les gens avec une arme à la main pour le simple plaisir de papoter.
La silhouette libéra un rire clair et mélodieux.
– Vous avez raison. Je suis là pour vous éliminer ; mais nous avons tout notre temps, pas vrai ?
Et elle s'esclaffa à nouveau, comme si elle venait de faire une bonne plaisanterie.
– Montrez-vous, lâcha Sun Guan Dai d'une voix qu'il voulait autoritaire, mais qui tremblait manifestement.
La silhouette sembla hésiter un instant mais se décida à retirer sa cagoule d'une main, gardant bien l'autre pointée dans la direction de sa victime. Le tissu noir libéra une cascade de cheveux sombres et bouclés. La femme était plutôt jeune, elle devait avoir la vingtaine. Sa peau mate luisait légèrement de transpiration, et des grands yeux d'un bleu étonamment clair luisaient comme des perles au milieu de son visage.
– Satisfait ? demanda-t-elle avec un demi-sourire.
– Allez droit au but. Si je dois mourir, j'aime autant que ce soit rapide.
– Très bien. Je peux m'asseoir ?
Déconcerté, Sun Guan Dai hocha nerveusement la tête. Il s'était déjà imaginé se faire assassiner par des fanatiques religieux, dans d'improbables rêves de gloire, mais ce n'était pas à ce genre de comportement qu'il se serait attendu de la part de ses bourreaux. La femme le fixa un instant, comme si elle cherchait ses mots. Elle prit une inspiration et commença enfin :
– Vous savez pourquoi on cherche à vous évincer, professeur ?
– Parce que les religions cherchent toujours à occulter les vérités scientifiques.
– Je m'attendais un peu à cette réponse...
– Dites-moi que j'ai tort pour voir...
– Oh non, pas tout à fait. Celui-là (la femme repoussa négligemment du pied le corps qui gisait par terre) était en effet là pour ça.
– Et vous non, je suppose, puisque vous l'avez tué.
– C'est exact.
– Alors vous ne cherchez pas à m'éliminer, sinon vous l'auriez laissé faire.
De sa main libre, la jeune femme joua avec ses boucles brunes tout en esquissant un sourire amusé.
– Disons que ça dépend de vous...
– Vous voulez quoi ? Que je travaille pour votre pays ?
– En quelque sorte...
– Ecoutez, mes recherches ne sont pas à vendre. Tout est en crypté sur ce disque et vous n'aurez jamais la clé, donc inutile de perdre votre temps à essayer de m'acheter...
– Vous vous méprenez sur mes intentions, professeur. Ce ne sont pas vos recherches qui nous intéressent. C'est vous.
– Moi...? Vous vous trompez de personne...
– Je ne pense pas. Mes renseignement sont formels.
– Si vous étiez si bien renseignée, alors vous ne m'appelleriez pas professeur, je ne suis pas encore diplômé...
Sun Guan Dai se surprit lui-même à adopter délibérément un ton sarcastique à outrance. C'était sa petite revanche sur la femme encagoulée qui semblait jouer avec lui comme un chat avec une souris. Cependant, elle ne parut pas démontée outre mesure par cette réplique tranchante.
– Oui, vous avez raison... Question d'habitude ; vous savez, chez moi, tout le monde vous appelle professeur Sun.
– Et c'est où, chez vous ?
– D'ordinaire, à cette question, je réponds : vous ne me croiriez pas. Mais vous, vous pourriez me croire... peut-être. Après tout, c'est votre domaine d'étude.
Il fallut plusieurs secondes au jeune chinois pour saisir la signification de ces propos nébuleux. Il laissa ses yeux errer sur les schémas qu'il avait dessinés, et dispersé un peu partout sur la courte table qui lui sevrait de bureau de fortune. Officiellement, il travaillait pour sa thèse sur les propriétés de la matière noire, qui avait été isolée, et dont l'existence avait été prouvée par un groupe de chercheurs de son pays, quelques années plus tôt. Officieusement, ces travaux lui avaient soufflé une conception qui s'était peu à peu imposée à lui comme l'évidence, mais qui était peu orthodoxe. Puisque la densité de la matière noire augmentait avec le temps, elle pouvait servir à mesurer l'âge de l'univers. Or, le groupe détude de Guan Dai avait observé un phénomène singulier : cette densité n'était pas la même partout. Comme si certaines choses vieillissaient plus vite que d'autres.
Le jeune homme avait commencé par dessiner des droites parallèles, avec des graduations plus ou moins espacées, pour représenter différentes personnes, différents destins, qui s'écoulaient plus ou moins rapidement. Il avait longtemps contemplé ces schémas, dans lesquels il lui semblait manquer un élément essentiel. Puis un jour, raturant l'un de ses traits, il avait eu une illumination. Si les destins qui se croisent vont dans la même direction, alors on pourrait imaginer que ceux qui diffèrent auraient plutôt tendance à s'écarter l'un de l'autre. Au lieu de faire des droites parallèles, Guan Dai s'était donc mis à modéliser des espaces temporels avec une infinité de traits emberlificotés, accompagnées d'indication telles que "vers une relation avec A", "vers une scission avec B"... Mine de rien, les rails uniformes de départs s'étaient peu à peu transformés en buissons aux embranchements complexes.
C'était justement à ça que ressemblait son modèle le plus récent. Un arbre de possibilités, avec un embranchement pour chaque choix. Pas pour représenter l'avenir, mais l'ensemble du temps de vie d'une personne. Sun Guan Dai avait la certitude que toutes ces possibilités alternatives existaient réellement dans l'univers, simultanément, comme les couloirs d'un labyrinthe coexistent même si on ne prend qu'un seul chemin. Autrement dit : le destin n'existe pas, la vie n'est pas écrite à l'avance. Théorie ambitieuse que, grâce à ses études sur la matière noire, il aurait peut-être la possibilité de démontrer.
Le jeune homme regarda son interlocutrice, interdit.
– Si vous comptez me faire le coup du voyage dans le temps, pas la peine de vous fatiguer, il y en a d'autres qui sont passés avant vous.
– Alors je retire ce que j'ai dit, soupira la jeune femme, visiblement déçue. Vous ne pouvez pas me croire.
– Alors, dites-moi tout, ricana Guan Dai. Vous venez de quelle année ? Quelle monstruosité suis-je appelé à commettre pour que vous vouliez m'éliminer ? Et puis d'abord, est-ce que mes travaux ont réussi ou échoué ?!
– Les deux, bien évidemment. C'est bien le principe de votre théorie, non ?
Le sang de Sun Guan Dai se glaça. Il ouvrit la bouche, mais fut incapable d'articuler le moindre mot. La femme poursuivit, avec son éternel sourire en coin :
– Vos recherches doivent révolutionner le monde. Ce simple événement est donc à lui tout seul le fruit d'un embranchement, pas uniquement dans votre histoire personnelle, mais dans celle de l'humanité toute entière. Il existe une branche d'univers dans laquelle vos recherches aboutissent, et où vous entrez dans les livres d'histoire... et une autre où vous n'êtes jamais reconnu, et restez un obscur savant fantasque tapi dans l'ombre. Et nous sommes très proches de cet embranchement...
L'esprit du jeune homme fonctionnait à toute allure, tentant d'intégrer les dires de sa vis-à-vis, mais il ne pouvait s'empêcher de sentir un vertige grisant s'emparer de lui, alors que le message d'erreur Stack overflow clignotait furieusement dans sa tête.
– En fait, nous l'avons déjà dépassé, rectifia la jeune femme d'un ton sentencieux.
– Nous sommes dans une branche ? Dans une de ces deux branches ? Laquelle ?
– Devinez...
– Je suis... je suis appelé à réussir... Pourquoi voudriez-vous me tuer sinon ?
– C'est là que ça se complique, soupira la jeune femme, puis, avisant le pistolet qu'elle tenait toujours en main, elle demanda : je peux compter sur votre curiosité scientifique et lâcher ça un moment ?
Sun Guan Dai ne répondit pas, mais elle déposa tout de même son arme sur le bord du lit, où elle se trouvait assise. Une terrible négligence, qui pourrait s'avérer fatale pour elle. Le jeune chercheur commença à transpirer.
– Vous connaissez l'église Illuminée ? demanda la prétendue envoyée du futur.
– Vaguement... j'en ai déjà entendu parler deux ou trois fois à la télé.
– Vous feriez mieux de vous renseigner. D'ici un siècle, ce sera la religion dominante sur le globe.
– Je ne vous crois pas, répliqua fermement Sun Guan Dai. Les religions s'affaissent comme des châteaux de cartes, elles sont obsolètes. Les hommes en ont assez qu'on leur fasse croire que tout est fait d'une telle manière, que tout est écrit à l'avance...
– C'est précisément la raison pour laquelle vous devriez mieux vous renseigner, professeur – je veux dire, futur professeur. Les Illuminés rejettent toutes les conceptions classiques de destin et de karma... pour eux, l'homme se réincarne vierge de ses actions antérieures, et c'est pour cela qu'il ne se rappelle de rien...
– Ca ne change rien. Il n'existe aucune preuve qu'il y a une vie après la mort.
– Non, mais ce n'est pas après ce genre de preuve que court l'église Illuminée.
– Ce sont des croyants, il n'ont pas besoin de preuve.
– Détrompez-vous ! Les Illuminés sympathisent beaucoup avec la communauté scientifique. Ils pensent que science et religion devraient s'accorder plutôt que de s'opposer. C'est pour ça qu'ils recherchent dans la science des faits qui soutiennent leurs idées. Et la preuve ultime, la preuve que le destin n'est pas écrit à l'avance, c'est vous, professeur Sun, qui allez l'apporter.
Guan Dai déglutit péniblement. Il lorgnait l'arme de son invitée inopportune du coin de l'oeil, songeant que c'était peut-être sa dernière chance de s'en sortir. La gorge serrée, les mains moites, il se sentait vraiment mal à l'aise en présence de cette femme qu'il n'avait pas envie de croire, mais qui tenait pourtant un discours troublant. D'une voix mal assurée, il objecta :
– Je ne vois pas le rapport avec votre présence ici.
– J'y viens. Je vous ai prévenu que c'était compliqué. Donc, votre rencontre avec un prêtre Illuminé va tout changer. Ils vous donneront les moyens d'aller au bout de votre théorie, et vous publierez le premier ouvrage scientifique qui servira de référence à une croyance religieuse...
– Et après...?
– Ca n'a pas l'air de vous impressionner. Pourtant, dans nos cours d'histoire, on ne tarit pas d'éloges... Enfin, peu importe. Toujours est-il que vous mourrez bêtement au cours d'un attentat contre votre ami le grand prêtre, monté en grade entre temps... ce qui ne vous laissera pas le temps de vous consacrer à votre deuxième grand projet, la chronautique.
– La... le voyage... dans le temps ?
– Exact ! Accélérer le vieillissement ou au contraire le ralentir, jusqu'à pouvoir presque le neutraliser, en manipulant la densité de la matière noire... c'est comme ça que vous espériez pouvoir traverser le temps, mais ça n'aura servi qu'à fabriquer des dispositifs anti-viellissement, enfin c'est encore une autre histoire... Mais, vous qui détestez tant les croyants, vous serez déçu d'apprendre que pour le coup, ils vont vous coiffer au poteau. Le premier homme à voyager dans le temps était un mystique, inspiré par les idées des Illuminés – les vôtres, donc. Par la méditation.
– Ben voyons. Pourquoi n'y avions-nous pas pensé plus tôt.
– Ca lui a pris dix ans de perfectionnement avant d'atteindre l'état de stase – c'est-à-dire, où on fige le temps autour de soi. Et ce sont vos écrits qui l'ont guidé, il n'aurait sans doute pas réussi tout seul...
– Et qu'a-t-il donné comme preuve de cette réussite ?
– Eh bien... les scientifiques de son époque lui ont posé la même question. Pas de preuve, pas de validité scientifique, pas de place dans les temples Illuminés. En fait, puisque vous tenez à ce que je vous épargne les détails, il ne pouvait pas ramener de preuve matérielle... Il n'y a que l'esprit qui traverse le temps, la matière, elle, reste fermement ancrée dans sa réalité physique.
– Vraiment ? Alors où avez-vous trouvé ce corps ?
– Ecoutez, il faut savoir ce que vous voulez... Comment voulez-vous que j'aille à l'essentiel si vous me demandez tout le temps des détails ?
– Alors finissez-en avec vos histoires absurdes.
– Bien. Il s'avère donc que les Illuminés s'emparent de la technique, et leurs écoles se mettent à former des chronautes, des gens capables de traverser le temps... Il ne faudra que quelques décennies pour cartographier l'ensemble de l'arbre-temps, avec tous ses embranchements connus, au travers de l'histoire humaine...
– Même leur propre futur ?
– Oui, mais il a été vite exploré.
– Comment ça ?
– C'est un cas de figure que vous n'aviez pas imaginé, apparemment... Le fait de savoir à l'avance ce qui vous attend vous permet de changer votre futur, pas vrai ?
– Oui, et alors ?
– Alors la branche s'atrophie. L'histoire de l'humanité arrive dans une impasse. Plus rien n'évolue, puisque l'église veille à empêcher toute chose indésirable qui pourrait arriver, en envoyant ses chronautes en éclaireurs.
Sun Guan Dai ne put réprimer un frisson d'effroi. La logique implacable de ce raisonnement, dans le cadre de sa propre théorie, lui faisait l'effet d'une douche froide. En effet, il n'y avait jamais pensé. C'était pourtant tellement évident.
– Nous appelons cette époque la Fin des temps, continua la jeune femme d'une voix grave. Pour l'église, c'est le paradis retrouvé, la victoire de l'homme sur les vicissitudes de son destin. Le monde entier est à l'état de stase.
– Alors vous pensez que m'assassiner permettra d'empêcher ça...?
– Encore un peu de patience, je n'ai pas fini...
– Vous venez vous-mêmes de dire que plus rien n'évolue après votre Fin des temps...
– Oui, mais j'ai oublié un détail.
– Quoi encore ?!
– Peu avant l'avènement de la Fin des temps, certains prêtres ont émis l'idée d'évangéliser les autres branches de l'arbre-temps, en leur apportant la science du temps, et l'art de la chronautique. C'est vrai qu'il y a une chose troublante : notre branche – je veux dire, celle d'où je viens – est la seule et unique, de tout l'arbre-temps connu, où la chronautique existe...
– C'est probable. C'est comme l'apparition de la vie, il y a une chance infime que cela se produise...
– Possible, mais ce n'est pas la conclusion qu'en ont tirée les grands prêtres de l'église. Pour eux, c'est une preuve que notre branche est la branche pure, celle qui, parmi des milliers d'essais ratés, était destinée à donner le bon résultat...
– Je croyais que vos Illuminés étaient contre l'idée de destinée...!
La jeune femme sourit tristement.
– Vous savez, en cent cinquante ans, bien des choses changent... Toujours est-il que depuis, les Illuminés parcourent l'arbre-temps de long en large pour effacer toutes les réalités alternatives, pour couper toutes les branches, les unes après les autres...
– Alors... Alors vous êtes une Illuminée, et vous voulez me tuer pour empêcher cette branche...
– Ne soyez pas ridicule, cracha la jeune femme, visiblement vexée. Réfléchissez un peu ! Si je veux vous éliminer, c'est pour empêcher l'apparition de la science du temps et de la chronautique. Ce serait du suicide de faire ça dans la branche alpha !
– Alors allez-vous enfin m'expliquer pourquoi vous tenez tant à me faire disparaître ?!
– Je suis dans l'autre camp. Je suis de ceux qui cherchent à préserver l'arbre-temps. Pour ça, nous poursuivons les Illuminés dans les branches bêta – les branches alternatives – et nous tentons de les devancer pour faire en sorte de maintenir le cours des choses, contrairement à eux qui veulent le modifier.
– Vous voulez dire que... que...
– Que vous êtes une version du professeur Sun qui est censée rater. La version, d'ailleurs, qui est la plus proche du succès. C'est autour de vous, et du peu de mauvais choix que vous avez faits, que s'opère l'embranchement. C'est pour ça que l'Illuminé chargé de votre cas en a après vous.
– Alors les Illuminés voudraient me forcer à réussir mes recherches ?
– Et ainsi atrophier progressivement la branche bêta dans laquelle vous vous trouvez, acquiesça la jeune femme. Jusqu'à ce qu'elle ressemble intégralement à notre branche alpha... et qu'elle s'y fonde. Si nous n'arrêtons pas les Illuminés, bientôt, le temps se transformera en autoroute... la conception contre laquelle vous vous êtes battu toute votre vie.
– Donc, en fait, c'est pour le bien de l'univers que vous venez m'éliminer ?
– On peut dire ça comme ça. »
Sun Guan Dai fixa longuement l'intruse. Il ne parvenait pas à lire quoi que ce soit dans l'océan de ses yeux. Son esprit rationnel lui interdisait de croire un traître mot de l'histoire extravagante qu'elle venait de lui raconter. Mais au fond de lui, il pressentait justement qu'elle était bien trop extravagante pour avoir été inventée. Elle souffrait quelques carences sur le plan scientifique, mais le jeune homme avait beau réfléchir, il ne parvenait pas à mettre en défaut sa logique de fond. Son coeur battait la chamade, son cerveau était au bord de l'implosion. Il ne savait plus quoi penser
Une bonne minute s'écoula, avant que Guan Dai se décide à parler.
« Désolé, lâcha-t-il.
– Pour quoi ?
– Je ne marche pas. Vous êtes sans doute très intelligente, et vous avez de la répartie, mais je ne peux pas vous croire.
Contrairement aux attentes du jeune homme, son interlocutrice ne protesta pas. Elle se contenta de soupirer en secouant la tête.
– Vous êtes très intelligent aussi, c'est très agréable de parler avec vous. Vous êtes dans les livres d'histoire de mon époque, vous savez ? Mais alors, quelle tête de mule vous faites...
– Tête de mule ? Vous n'insistez même pas...
– Vous ne comprenez pas, professeur. Que croyez-vous que je fasse quand vous m'annoncez que vous ne voulez pas me croire ?
– Vous me tuez, je suppose.
– Après vous avoir raconté tout ça ? Professeur, je veux que vous m'accompagniez. La menace de mort, c'est surtout pour que vous n'ayez pas le choix.
– Vous accompagner ? Comment ça ?
– Je suis entraînée pour transporter les profanes à travers le temps, je peux vous faire voyager avec moi...
– Dans quel but ?
– Profiter de votre intelligence pour nous aider dans la lutte contre les Illuminés. Et par la même occasion, vous faire disparaître de cette branche où vous ne pouvez pas rester...
– Et si je refuse, vous me tuerez, c'est bien ça ?
– Voyons... Est-ce que j'ai l'air d'une tueuse ? Si vous refusez, alors je recommence.
– Vous... quoi ?!
– Je vous l'ai dit, professeur. Je suis une chronaute. Vous êtes un dur à cuire, je n'ai encore jamais réussi à vous convaincre, j'ai pourtant essayé plein de tactiques différentes. Mais vous voulez toujours tout savoir, alors je finis à chaque fois par vous expliquer...
Sun Guan Dai ferma les yeux et se passa la main sur le visage. C'était trop, beaucoup trop. Il n'avait d'ordinaire aucune difficulté à confondre les charlatans qui prétendaient venir du futur ou pouvoir lire l'avenir. Mais cette femme le devançait. Elle avait toujours une longueur d'avance sur son propre raisonnement, comme si, comme si... comme si elle connaissait le fonctionnement du temps mieux que lui.
– Ca fait combien de fois que vous essayez ? marmonna-t-il, tremblant.
– C'est la cinquième. C'est très frustrant de devoir tout reprendre au début à chaque fois, vous savez. En plus, je me fatigue peu à peu... La décorporation est très épuisante...
– Pourquoi vous n'avez pas abandonné plus tôt ?
– Il nous faut des hommes pour combattre les Illuminés. Des grands hommes. Vous êtes celui qui a découvert les lois du temps. Vous êtes le Einstein du 21ème siècle. Il nous faut votre aide, à tout prix. Vous vous y êtes destiné vous-mêmes...
– Vous savez bien que je ne crois pas au destin.
– Alors arrêtez de refuser. Changez d'avis, pour une fois. »
Lessivé, tremblant et en sueur, Sun Guan Dai ne sut trop comment les choses se passèrent ensuite. Derrière le voile opaque dans lequel baignait son esprit, il entrevit seulement la jeune femme s'approcher, ses magnifiques yeux bleus lui sourire, puis il sentit des bras se refermer autour de lui. Il fut alors saisi d'un vertige, et il lui sembla plonger dans un gouffre sans fond.
Publicité