Histoires d'Aurore... #7 – « Prophéties »

Publié le par Perlune

La vibration de mon téléphone portable m'arrache brusquement à mes rêves. Rêves que je m'empresse d'oublier, d'ailleurs. Ils ne devaient pas être importants. Ce qui compte, c'est que je me lève dans la bonne humeur, dans l'allégresse même, pour la première fois depuis... bien longtemps. J'allume ma lampe de chevet. Le jour se lève à peine dehors, effet inévitable de la régression du temps de jour, en cette fin d'été.
 
Je me jette alors sans tarder sous une douche brûlante, en chantonnant gaiement le refrain de Vénus-Bélier. J'aurai l'occasion de la jouer cet après-midi. Et Qu'est-ce que ça peut te faire ? aussi, tiens, ma terrible chanson d'anti-amour dont je suis si fière. J'essaie de me concentrer sur l'élaboration d'une scène, pour mon livre, mais en pure perte : l'excitation qui m'étreint en pensant à ce qui m'attend tout à l'heure absorbe mes pensées comme une éponge. Et dire que l'été avait si mal commencé...
 
De retour dans ma salle à manger, tout en me séchant les cheveux, je contempls la forêt d'arbres que j'ai dessinée à mon mur. Là où certains font pousser des plantes pour décorer leur appartement, moi je cultive des arbres de destins. Un embracnhement pour chaque choix, pour chaque futur possible. Quentin, Alexandre, Elise... ils ont chacun le leur. Toutes les personnes qui m'ont déçue et / ou faite souffrir dernièrement font partie de ma petite collection personnelle de prophéties. Car, à la surface de chaque arbre, il y a un trait – que j'ai tracé au feutre pour bien montrer que je suis sûre de moi – indique un cheminement précis à travers les embranchements successifs. Deviner ce que décideront ces pauvres âmes lorsque le choix se présentera à elles, c'est devenu mon petit jeu. Les arbres s'étoffent à mesure que les jours passent, et le feutre suit implacablement, indiquant la direction vers laquelle chacun des sujets est appelé.
 
Je souris devant cette constatation d'une simplicité qui ne m'effraie même plus : aucun n'a dérivé du chemin prédit par le feutre. C'est ma petite veangeance, à moi qu'on a laissée pour compte sans remords, en se disant qu'après tout je l'avais bien cherché. Je tiens leur destin entre mes mains. Je connais par coeur leurs rouages internes, comme si je les avais assemblés moi-même. Empêtrés dans la monotione de leur indolence, exaspérants dans leur farouche prévisibilité, tellement constants dans leur inconsistance, ils ne sont que des caricatures, des personnages de roman – et encore, les miens ont au moins le mérite d'évoluer. De ce fait, je ne tire aucune réelle fierté de vois mes prédictions se réaliser, jour après jour. Lire dans le destin de personnes aussi tristement bornée n'a rien de grand art, après tout.
 
Ainsi, en levant les yeux, je vois avec satisfaction se dessiner l'avenir de ces personnes que j'ai autrefois aimées. Il y a quelques bonnes choses dedans. Mais il y en a aussi des mauvaises. Et je contemplerai l'arrivée de ces choses avec sérénité, les yeux fermés, assise tranquillement dans mon salon, sans avoir à bouger le petit doigt. Quel délice de voir les choses s'écrouler d'elles-mêmes, en se disant que l'on n'a même pas eu besoin de s'en mêler. Quel soulagement de sentir qu'il y a véritablement une justice dans ce monde. Tôt ou tard, les branches que l'on a arrachées dans l'arbre de son voisin pourrissent, et attaquent le vôtre par la racine. Empêcher l'autre de réaliser son destin n'est que l'aveu de sa propre impuissance à se réaliser soi-même. Tous ceux à qui j'ai prêté mes branches et qui les ont cassées impunément, ceux-là construisent sur du pourri, du vermoulu, et de tels édifices ne pourront que s'effondrer à la longue. Et ce ne sera même pas une vengeance de ma part. Rien d'autre que le fruit empoisonné de leur négligence, de leur ressentiment, et de leur ignorance. S'ils ne s'étaient pas détournés de moi, ils auraient pu voir mon mur, eux aussi. Na.
 
Pour ma part, je me sens libérée, sereine, en paix avec moi-même, pour avoir soigneusement évié de violenter les arbres des autres. Le mien épouse harmonieusement les leurs, qui s'en séparent brutalement, poussant parfois le vice à se nourrir sans vergogne de la sève qui coule d'une branche atrophiée. Ils se rassurent en se disant qu'ils ont fait le bon choix, en voyant cette branche morte, tuée par leurs bons soins, et en se répétant avec complaisance qu'il ne pouvait donc rien en sortir de bon. Bonne poire, je les laisse tout de même repousser, consciente de l'importance que revêtent mes futures alternatifs dans l'équilibre global de mon arbre de possibilités. Alors mes parasites se gorgent de l'importance que je continue à leur accorder, utilisant ma porpre sève pour faire prospérer des embranchements qui me font souffrir, qui continuent à atrophier les miens. Genre, ils s'imaginent que ce sera viable.
 
Mais non, ces embranchements-là se meurent à petit feu, prisonniers des choix dont ils se nourrissent, qui sont de mon propre fait, et finissent donc toujours par pointer à nouveau vers mon arbre. Cet effet pervers, je peux facilement le mesurer sur mes schémas futurologiques. Ainsi, les branches d'Alexandre et Elise se tressent autour d'une qui m'appartient, elles sont donc obligées de s'y accrocher pour rester stables. Leurs entrelacs sont trop décalés, trop maladroits pour tenir seuls. Et pourtant, elle s'éloignent inexorablement, paresseusement ; elles sont sans doute déjà oublié qu'elles prolifèrent en parasites sur un destin qui leur échappe, sur lequel elles n'ont aucun contrôle, et qui a encore la bienveillance de les laisser faire sans rechigner. Un jour, ces branches arriveront au bout, et basculeront dans le vide. Et s'effilocheront. Les coup de feutre est absolument formel.
 
Cette perspective me laisse de marbre depuis un moment. Alexandre préfère laisser croître l'arbre de son destin en sauvage plutôt que de le cultiver, tant pis pour lui. C'est faire bien peu de cas de toute la tutelle que je lui ai apportée, de toutes les branches qui lui ont poussé grâce à moi, mais après tout c'est bien pour ça que je ne suis pas devenue clinicienne : les gens m'exaxpsèrent à se compliquer artificiellement l'existence, alors qu'elle est si simple et évidente dès le départ. C'est un métier ingrat où les gens se demandent a posteriori pourquoi ils ne vous ont pas écouté plus tôt. Raison pour laquelle je me refuse catégoriquement à partager mes prédictions avec autrui. L'effet Cassandre est particulièrement irritant.
 
Quittant donc des yeux le point de divergence entre le saule pleureur et le buisson de ronces, je pose mon regard sur mon propre arbre, droit, régulier, caressant langoureusement les courbes de ses voisins, sans jamais les capturer, sans jamais les couper. Il s'élève au-dessus de ceux qui poussent contre ses branches basses comme des enfants tirant sur les jupes de leur parents, aspirant à des perspectives bien au-delà des leurs. Et, bien que beaucoup l'aient abandonné dans sa course, il ne pousse pas seul. Quelques fidèles l'accompagnent encore, avec le même souci de le laisser s'épanouir librement. La plupart le suivent depuis plus de deux ans. Mais l'un d'entre eux arrive à peine, se lançant spontanément dans un ballet harmonieux avec l'un de mes embranchements supérieurs. Et pas n'importe lequel. Celui qui est feutré.
 
C'est cet arbre que je ne connais pas, auquel je préfère rester volontairement aveugle, que j'effleure du bout des doigts en murmurant : « à tout à l'heure... »
 
 
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